The Loneliness of the Long-Distant Runner (La Solitude du coureur de fond - 1962, Tony Richardson)

 

« ... et j'ai su alors ce qu'était la solitude du coureur de fond, comprenant que, pour moi cette sensation représentait la seule honnêteté et la seule réalité existant au monde...»

(Alan Sillitoe, La Solitude du coureur de fond)

 

« Courir a toujours été important chez nous (in my family).

Surtout pour échapper aux flics.

Je pige mal, mais je sais qu'il faut courir

sans savoir pourquoi à travers la campagne.

Et le but n'est pas l'arrivée

Même si la foule se déchaîne

C'est la solitude du coureur de fond. »

(Voix off de Tom Courtenay, héros du film)


  •  Liminaire

  Colin Smith et un comparse cambriolent une boulangerie de Nottingham. Colin est arrêté et transféré en centre d'éducation surveillée. Là, il se distingue par ses qualités de coureur de fond. Le directeur du centre spécule sur ses talents. Il espère le voir remporter la victoire au détriment des champions de la riche école privée voisine. Colin joue le jeu, mais alors qu'il est en mesure de gagner, il s'interrompt brusquement, laissant son rival franchir le premier la ligne d'arrivée...  

 


 

  •  Glossateurs

« Dans la nouvelle d'Alan Sillitoe, Colin nous rappelle qu'on ne peut vraiment accéder à l'âge d'homme  qu'en refusant de "faire le beau". Le Colin du film est plus fin, c'est un chevalier des temps modernes. L'honneur de Colin, c'est d'être un rebelle conscient, c'est de devenir un individu. Et cela, Richardson le démontre impeccablement. » (Alain Paucard)

 

« Le beau titre. Comme tous les beaux titres, il satisfait d’abord à son harmonie propre. Satisfaction qui relève du « charme » poétique. Puis viennent les interprétations. Elles sont au moins deux comme pour toute poésie. Au premier degré nous demeurons sur le plan des apparences, de la réalité pure et simple : il s’agit bien d’un coureur de fond qui, tout le long de sa course épuisante, se trouve seul, livré à ses seules ressources physiques et morales. […] Au deuxième degré, sur le plan du symbole tout au long de sa vie, assimilée à une épreuve sportive, tout homme est ce coureur solitaire, surtout quand il a choisi la révolte. Tout le film de Richardson se bâtit sur l’étroit enlacement de deux suites de scènes, en accord avec cette double interprétation. […] La réussite de ce film tient beaucoup à l’étonnante présence de Tom Courtenay. D’un physique plutôt ingrat — qui évoque l’oiseau tombé du nid, le petit animal frileux — il joue avec une étonnante variété. […] Excellente bande sonore où la musique, loin de faire double emploi avec l’image, joue en contraste grinçant (les cantiques sur une des images de passage à tabac) ou indique le sentiment suggéré par le mouvement de la caméra (jazz, par exemple, pour souligner la joie ou le burlesque) ; habileté du montage greffant l’une sur l’autre les deux suites d’images d’une façon dépouillée d'arbitraire. […] Mais la caméra travaille à suggérer par son mouvement les mouvements sur lesquels l’histoire se déroule. […] Elle s’efforce, court, souffle, halète, s’éblouit en accord avec Smith, ou s’immobilise (plan général) pour mieux s’étendre sur les paysages lorsque les quatre jeune chiens, au bord de la mer, gesticulent à la limite de l’horizon ou que le coureur s’élance dans la vaste fraîcheur de l’aube. » (Jean-Louis Bory, (In : Des yeux pour voir, 10/18, 1971)

 


 


  • The Loneliness of the Long-Distant Runner (La Solitude du coureur de fond). Royaume-Uni, 1962. Noir et blanc, 104 minutes. Réalisation : Tony Richardson. Scénario : Alan Sillitoe d'après sa propre nouvelle. Photographie : Walter Lassaly. Cadrage : Desmond Davis. Musique : John Addison. Décors : Ted Marshall. Montage : Anthony Gibbs. Tournage : Plage de Skegness (Lincolnshire) ; Nottinghamshire ; Whytecleaf (Claygate, Surrey) : séquence de la railway station, scènes de la carrière de Riddlestown ; sables de Camber (Sussex de l'Est). Production : Woodfall Film Productions. Interprétation : Tom Courtenay (Colin Smith), Michael Redgrave (Ruxton Towers, le directeur du centre Borstal), Alec McCowen (le majordome), James Fox (le coureur de l'école Ranley), Frank Finlay (l'employé des réservations), James Bolan (Mike), Avis Bunnage (Madame Smith). Sortie au Royaume-Uni : 21/09/1962. Sortie en France : 27/01/1965. 

 


 

  •  Alan Sillitoe par Alan Sillitoe et Tony Richardson

 

 Il arrivait qu'on use à l'endroit des réalisateurs du Free Cinema britannique du terme d'Angry Young Men - « Jeunes gens en colère ». L'assimilation était approximative, mais on pouvait l'excuser. Car, le Free Cinema s'inspirait en réalité d'un mouvement littéraire et théâtral ainsi dénommé. Un courant neuf qui cherchait à renouer avec la réalité des citoyens ordinaires, de la jeunesse principalement, et, du même coup, par le biais d'une langue anglaise authentiquement populaire. Doris Lessing, écrivaine très engagée, rappela ceci  : « En 1951, parut l'autobiographie de Leslie Paul, homme de lettres distingué, intitulée Angry Young Men. L'expression était dans l'air. Et pendant des années, chaque apparition d'un nouveau talent fut ainsi saluée par cet épithète. Les « jeunes gens en colère » furent une invention des médias. » Le phénomène n'avait rien de nouveau. À toutes les époques et en tous lieux, les créateurs qui instauraient une relation inédite au monde eurent curieusement droit à des appellations fixées par leurs propres détracteurs. 

 The Loneliness of the Long-Distant Runner est un film emblématique du Free Cinema. Cette œuvre, comme d'autres longs métrages réalisés par Karel Reisz (Saturday Night and Sunday Morning, déjà inspiré par Sillitoe, en 1960) ou Lindsay Anderson (This Sporting Life, 1963), tranchait par son esprit de subversion. Tous ces films avaient été néanmoins annoncés par deux autres fictions cinématographiques, adaptées elles aussi d'œuvres littéraires : Room at the Top (Les Chemins de la haute ville, 1958), réalisé par Jack Clayton d'après un roman de John Brain et Look Back in Anger (Les Corps sauvages, 1959) d'après une pièce de John Osborne que Tony Richardson lui-même monta sur la scène puis transposa ensuite à l'écran. L'originalité des deux œuvres sautait aux yeux : elles choisissaient de décrire des milieux sociaux modestes et de critiquer tout autant la moralité bourgeoise, trop souvent entachée d'hypocrisie. Or, cette moralité affectait la société tout entière. La révolte des « jeunes gens en colère » s'abreuvait à la source d'une rébellion exprimée par une jeunesse britannique, issue certes de la classe ouvrière, mais dont les conflits existentiels étaient également intergénérationnels. 

 Notons, cependant, que les deux protagonistes d'Alan Sillitoe ont ceci de particulier qu'ils refusent de goûter au soi-disant bien-être que les classes dominantes, avec l'aval des organisations réformistes ouvrières, leur ont préparé. Ce bonheur misérable, ils n'en veulent pas. Karel Reisz et Tony Richardson, dans le cas présent, en retiennent l'essentielle protestation. « Mais Seaton (Albert Finney chez Reisz) contrairement à Lampton (ndlr : l'arriviste de Room at the Top) n'a ni illusions, ni ambitions : il sait que les chemins de la haute ville lui sont fermés, et la fin du film est « ouverte ». Quant à Colin Smith (Tom Courtenay), le délinquant coureur de fond, il refuse toute coopération avec ceux qu'il considère comme d'irréductibles ennemis », écrit Philippe Pilard (Histoire du cinéma britannique, Nouveau Monde Éditions). Ce qui n'était assurément pas la position de l'Arthur Machin (Richard Harris) de This Sporting Life de Lindsay Anderson, ce dernier rêvant de devenir rugbyman professionnel afin d'échapper au dur labeur d'ouvrier-mineur. On s'aperçoit, par conséquent, que Sillitoe n'adhère aucunement à l'idéologie du Labour Party. Il existe évidemment une affinité d'esprit entre Karel Reisz et Tony Richardson. On retrouve l' « exubérance et la vitalité de ce monde », choses que nos deux cinéastes « avaient entrepris de filmer et d'admirer ». Ce qui frappe d'emblée dans The Loneliness... c'est l'insolence narquoise du héros à l'égard de toute autorité. Cette désinvolture s'extériorise tout au long de ses courses solitaires à travers les sentiers. L'objectif de notre runner n'est sûrement pas celui de gagner la compétition à venir, « la coupe de Ranley ». Or, le directeur de l'établissement pénitentiaire, se fiant aux apparences - Colin s'entraîne régulièrement -, n'en saura rien. À dire vrai, si le lecteur/spectateur aurait pu se reconnaître dans l'ouvrier-ajusteur de Saturday Night and Sunday Morning, ici la question ne se pose même plus. Colin Smith articule nettement une insubordination complète à toute tentative d'intégration sociale. La « bonne vie » c'est, selon lui, ces deux heures par jour à galoper dans les sous-bois, loin des flics et des directeurs de maisons de correction auxquels il désobéira obstinément et quoi qu'il en coûte. Et notre héros ajoute à ces gens-là et afin qu'on ne s'illusionne guère sur lui : « et de toutes ces sales gueules de pour-la-loi (in-laws). » Colin Smith s'adresse donc à nous d'une drôle de manière. Sommes-nous de simples confidents ou des ennemis en puissance qu'il raille ? 

 Long short story se déroulant sous la forme d'un monologue intérieur, la nouvelle d'Alan Sillitoe échafaude, non sans quelque ironie, de nombreux paradoxes.  François Gallix, préfaçant l'édition française, en retient les plus saillants : celle du directeur de l'institution surveillée, par exemple, qui, repérant les qualités de Colin (Tom Courtenay), l'encourage à s'entraîner dans la nature, autrement dit hors du centre. Notre protagoniste ne manque pas de le souligner : « Vous allez peut-être trouver, dit-il, que des coureurs de fond dans une maison de correction, on voit pas ça tous les jours, parce que la première chose que ferait un coureur de fond lâché au milieu des champs et des bois, ça serait foutre le camp. » Le titre de l'œuvre prend tout autant le lecteur/spectateur à contrepied. On est loin de l'apologie du sport en tant que remède à toutes sortes de déchéance sociale.  Sillitoe, par la voix de son héros, épanche l'opinion qu'il manifeste dans un texte datant de 1975 : « Il m'a toujours semblé que le sport ne sert qu'à asservir l'esprit et le corps. C'est la principale arme civilisatrice du monde occidental, une façon d'imposer une discipline collective qu'aucun sauvage qui se respecte, comme moi, ne saurait agréer. » Mais, Colin Smith déjoue malicieusement le « piège » qu'on lui tend. La course à travers champs lui permet surtout de libérer sa pensée intérieure - celle que ses « supérieurs » ne pourront pénétrer. Ainsi transmise au lecteur, au rythme de la foulée, fièvre verbale qu'il faudrait saisir sans intermède. « Favorisant un courant de conscience à la Virginia Woolf, revu et corrigé par le retour du réalisme des années cinquante, cette course de fond devient rapidement une auto-médication annonçant notre jogging et se transformant, par l'écriture, en une véritable thérapie sur le divan d'un psychanalyste du pauvre », écrit François Gallix. Ultime paradoxe également : le récit comme le film nous délivrent de tout suspense. Nous savons d'emblée que Colin perdra (ou ne gagnera pas), ce qu'il nous faudra découvrir ce sont les réactions des « acteurs/spéculateurs/spectateurs » de cette histoire d' « un petit trot pour un bout de ruban bleu ». Or, cette course revêt quand même un sens plus général. Il s'agit de la vie de chacun d'entre nous. La phrase suivante l'énonce clairement. Sillitoe fait écrire à Colin Smith : « Tu devrais penser à personne et prendre ton propre chemin et non pas le parcours marqué d'avance pour toi par des gens qui tiennent des bouteilles d'eau.... » 

 Comme l'insinue notre titre, il s'agit d'une opération assez singulière : le réalisateur Tony Richardson s'inspire d'une œuvre littéraire et fait appel à l'écrivain lui-même pour la scénariser. Nous l'avons dit, Alan Sillitoe a écrit cette solitude du coureur de fond à la première personne. L'écrivain s'est oublié : Il s'est efforcé de créer un langage qui puisse retraduire l'exacte mentalité de Colin Smith. À l'écran, Sillitoe et Richardson  transforment le soliloque du runner en un récit dans lequel les autres personnages, l'environnement social et familial, tout ce qui est sous-entendu ou latent à travers la conversation intérieure de Colin Smith, prendra un relief plus concret. Le scénario y apporte également des modifications de nature à étoffer l'aspect sociologique du film, mais aussi à suggérer des conflits familiaux peu développés dans la nouvelle. La mère de Smith, par exemple, y est mieux approfondie. Du coup, elle paraît moins à son avantage : surtout, si l'on se place du point de vue de Colin qui aime et respecte profondément son père, ouvrier rétif, brisé par les années d'usine et condamné par un cancer. Dans une séquence flash-back (53e minute), on voit Colin retourner dans la chambre de son paternel, s'asseoir sur son lit d'agonie et y brûler un des billets de banque donnés par cette mère infidèle (« T'as amené ton gigolo alors que mon père était chaud ! », osera-t-il lui répliquer ultérieurement) et, néanmoins, bénéficiaire de la médiocre assurance-décès procurée par l'employeur. L'écœurement et la protestation de Colin s'expriment sans détours. La réintégration d'une évocation à la première personne resurgit justement dans les flash-backs, autant introspection mémorielle pour Colin Smith/Tom Courtenay  qu'élucidation du récit pour le spectateur. L'intrusion prévisible de nouveaux personnages - l'amant de madame Smith, les filles de la plage à Skegness, les différents surveillants du centre de redressement, les autres compagnons d'infortune de Colin et la rivalité avec Stacey.. - a pour effet d'atténuer fort heureusement l'aspect manichéen de la conversation solitaire de Colin Smith. Le personnage apparaît aussi moins monolithique. Face à des personnages mieux dessinés et plus individualisés, notre runner émet, c'est naturel, des réactions plus adroites. En tous les cas, son jeu (ou sa ruse) semble être plus finement déployé. 

 Bien sûr, les admirateurs d'un cinéma du réel admireront les plans très significatifs de la périphérie ouvrière - l'usine et les maisons alentour, la virée de Colin et son copain dans une voiture volée  -, ceux du centre d'éducation surveillée de Ruxton Towers avec la discipline instaurée, les ateliers de travail et les pratiques sportives... Le film de Tony Richardson se fonde avant tout, comme l'affirme Sylvie Pliskin (Larousse des films), sur un « système d'oppositions et de similitudes ». Elle en égrène quelques images : « L'eau sur la plage où Colin passe un week-end en amoureux nous renvoie au présent où Colin court entre les flaques dans la forêt : deux événements heureux unis par une analogie. [...] Les longues courses solitaires dans les bois au petit matin symbolisent la liberté et l'espace, et soulignent l'opposition avec la vie étriquée de banlieue. » Il nous faut rendre hommage ici à la photographie de Walter Lassally et à la musique jazzy de John Addison, toujours parfaitement en situation, comme dans la séquence accompagnée du motif récurrent à la trompette, symbole de la joie et du bonheur, ici filmée en accéléré (47'50), où Colin, enfin totalement libre, gambade à perdre haleine dans les sous-bois avant de s'écrouler, ivre de félicité [voir vidéo plus bas]. La Solitude du coureur de fond est aussi clin d'œil à la liberté créatrice, celle du cinéma burlesque et pionnier. C'est certainement un des films-phares du cinéma britannique.

MSh

 


 

47e minute 50. Colin (Tom Courtenay) entame, totalement libre enfin, sa course à travers les sous-bois...