P.P.P. : Uccellacci e...




  • Des oiseaux petits et gros (Uccellacci e uccellini)

[1966, Pier Paolo Pasolini]


Amici cari

Come sempre

Finisce cosi

Comincia cosi

Si chiuda cosi

Continua cosi

Questa storia

Uccellacci e uccellini.

(Chanson finale du film)


Liminaire

  •  Deux vagabonds, Totò et son fils Ninetto, errant dans la campagne et la périphérie romaine, rencontrent un corbeau-philosophe qu'ils ne comprennent guère. Le film indique en sous-titre : « Pour qui aurait des doutes ou aurait été distrait, nous rappelons que le corbeau est un intellectuel de gauche d'avant la mort de Palmiro Togliatti (dirigeant du PCI).» Ce corbeau leur conte le récit de deux moines franciscains du XIIe siècle, frère Cicillo et frère Ninetto, dont la mission est d'évangéliser faucons et moineaux dans leur propre langage...

 

Uccellacci e uccellini (Des oiseaux petits et gros ou Les Oiseaux petits et grands).  Italie, 1966. Noir et blanc, 91 minutes. Réalisation : Pier Paolo Pasolini, assisté de Vincenzo Cerami. Scénario : P.P. Pasolini. Photographie : Tonino Delli Colli, Mario Bernardo. Décors : Luigi Scaccianoce, Dante Ferretti. Costumes : Danilo Donati. Musique : Ennio Morricone (chansons interprétées par Domenico Modugno). Montage : Nino Baragli. Tournage : Assise (Ombrie), Tuscania (Latium), Rome, aéroport de Rome-Fiumicino. Production : Alfredo Bini, Arco Films. Interprétation : Totò (le père Innocenti/frère Ciccillo), Ninetto Davoli (le fils Innocenti/frère Ninetto), Femi Benussi (Lula), Umberto Bevilacqua (Incensurato), Gabriele Baldini, Riccardo Redi. Sortie : 4 mai 1966. Mention spéciale au Festival de Cannes pour l'interprétation de Totð.


  •  Glossateurs 

 

« Si l'esprit de Pasolini est essentiellement tragique, il nous montre ici qu'il peut être le plus drôle des cinéastes, tout imprégné de la verve burlesque et populaire de Charlie Chaplin ou de Laurel et Hardy. Ce film d'une grande simplicité formelle, et qui possède un sens rare de la beauté urbaine, est la meilleure comédie jamais faite en Italie. Le génial Totò y trouve enfin un metteur en scène à sa démesure. Pasolini réalisera l'année suivante un codicille en couleurs : la Terre vue de la Lune. » (Stéphan Krezinski) 

 

« Il faudrait s'accorder le temps d'une réflexion plus générale sur la place de l'humour dans l'œuvre de Pasolini. Son goût de la farce populaire, il le poursuit notamment à travers sa collaboration avec Totò, le grand comique napolitain, avec qui il tourne trois films : Des oiseaux petits et gros ; La Terre vue de la lune (sketch du film collectif Les Sorcières en 1967) et enfin le merveilleux Che cosa sono le nuvole ? (dans Capriccio all'italiana en 1968), qui sera d'ailleurs le dernier film du comédien. Pasolini sera le seul "grand cinéaste" (avec Rossellini) à travailler avec ce comédien si populaire en Italie [...] Le rire farcesque, la scatologie mais aussi une poésie naïve et sentimentale très liée à Chaplin apparaissent dans ces films où Totò, en duo avec l'« innocent » Ninetto Davoli, livre quelques tours assez magiques : la scène où il apprend à parler le langage des oiseaux dans Des oiseaux petits et gros, suivant le conseil de saint François d'Assise, est par exemple savoureuse. Il y a quelques années, Bernardo Bertolucci déclarait que Pasolini n'aimait pas l'ironie, humour bourgeois, méprisant et supérieur, et qu'il lui préférait un rire plus simple. Pourtant, le corbeau marxiste raisonneur du même film (qui finit dévoré) est une belle figure satirique, éminemment ironique. » (Olivier Maillart)

 

« [...] De sa vie privée (ndlr : Pier Paolo Pasolini), durant ces mois (ndlr : l'année 1965), peu d'informations transparaissent dans les documents publics (bien entendu). Mais Ninetto Davoli, encore très jeune (il a seize ans) l'accompagne un peu partout. Pasolini le compare aux Denka du Soudan et à un personnage archaïque, « pré-grec ». Il devient pour lui un objet d'observation ethnologique (du moins dans certains textes). Mais il va être le protagoniste de son prochain film Uccellacci e uccellini. Ce film, au départ, devait se présenter comme un film à sketches, dont une partie concernait une réflexion sur le tiers monde. [...] C'est le grand acteur napolitain Totò qui va être le partenaire de Ninetto , pour incarner un personnage, dit Pasolini, qui vient du monde d'Elsa Morante ou de Roberto Bazlen, le fameux auteur sans livre, conseiller d'édition qui ne se résolut jamais à publier son roman Le Capitaine au long cours, écrivain à l'inspiration fantasque, rêveuse et abstraite. Ce film comique qui doit tant à Chaplin, tout en se présentant comme une fable politique sur le parti communiste et une fable religieuse sur saint François d'Assise, est tourné très rapidement (au début de l'automne 1965), alors que paraît un faux livre, Ali dagli occhi azzuri [...] » (René de Ceccaty)

 

« L'œuvre de Pasolini peut être séparée en deux périodes, celle des tâtonnements et celle de la maturité. Il vangelo secondo Matteo en constitue l'œuvre charnière et Uccellacci e uccellini est la première totale réussite (la seule portée à un si haut point d'originalité) du cinéaste désireux de lier à l'écran la poésie à la philosophie ou, plus exactement, les problèmes subjectifs de l'auteur à quelques grands mythes, sa propre histoire écorchée à l'écorcheuse Histoire du passé, du présent, sur fond d'avenir toujours exaltant, toujours décevant.

Cette dualité Moi-Tous, Métaphysique-Histoire, est l'une des clés du trousseau qu'il faut posséder si l'on veut se livrer à l'exégèse de l'une de ses œuvres qui présentent, malgré les atours, presque à chaque fois l'aspect d'un conte philosophique. 

Mais, d'un autre point de vue, il convient de voir en Pasolini, d'abord, un poète (ouvert au prodigieux domaine dialectal italien) et ne pas vouloir, par conséquent, traduire à tout prix ses inventions en terme de stricte rationalité. Il faut également se laisser porter par sa fantaisie. Ici, le penseur a choisi le burlesque et l'ironie, c'est pourquoi, logiquement, il a confié le rôle principal à Totò. (« Parmi tant de difficultés, écrivait-il, dans sa lettre aux critiques milanais, j'ai eu en revanche, la joie de diriger Totò et Ninetto  : un Stradivarius et un petit fifre : mais quel beau petit concerto ! ») En outre, à propos de ce film, il laissa quelques phrases plus troublantes que vraiment éclairantes : 1) « Le corbeau représente le rationalisme idéologique désormais dépassé par le message de Jean XXIII » ; 2) « La mort du corbeau symbolise l'assimilation sous forme cruelle de certaines idées ; l'humanité dévore ce qu'elle est destinée à assimiler. Elle va de l'avant, mais où va-t-elle ? » ; 3) « Ne s'agit-il pas plutôt d'une Fuite en avant ? » ;  4) « L'oiseau qui chante ne sait pas si on l'entendra. Proverbe ». [...] (Freddy Buache, Le cinéma italien, Éditions L'Âge d'Homme, Lausanne).

 

 


 

≈ Dialecte(s) : le centre de l’univers ou le problème d’une langue populaire

 

 

 

  Il nous faut constater que le problème préoccupa grandement Pier Paolo, comme il aura hanté tant d’écrivains d’ici et d’ailleurs. Le poète romantique vénitien Ugo Foscolo (1778-1827), fils d’un aristocrate ruiné, exerçant la profession de médecin à Spalato (Split) en Dalmatie, en exprima l’amère désolation. « Le toscan – langue officielle de l’Italie – est une langue étrangère pour les Italiens », disait-il, « une langue écrite qui ne peut être parlée. » Aussi, faut-il appréhender Uccellacci et uccellini comme le rappel d’une distorsion. Les frères Ciccillo et Ninetto, Totò et Ninetto, doivent apprendre la langue des moineaux pour être compris par ceux-ci. « Non rispondono ! », s'écrie, attristé, Totò. Cependant, ils doivent aussi se la réapproprier afin qu’elle soit la fraîche parole, celle que l’usage n’a point corrodée. Au Frioul, sa patrie maternelle, Pier Paolo en avait ressenti l’impérieuse nécessité. « On ne peut raconter efficacement que dans une langue vivante, et ma langue vivante ne pouvait être que le triestin », affirmait Italo Svevo, l’auteur de La coscienza di Zeno. Pier Paolo, banni désormais, découvre à la périphérie de Rome un dialecte, le romanesco, mais plus certainement le parler des borgate, de celui de ses adolescents misérables qu’il décrit dans Ragazzi di vita. Sa quête n’est pas seulement la réactivation d’un legs oublié, celui des deux mille sonnets de Giuseppe Giacchino Belli, poète préfigurateur du XIXe siècle. Les temps changent : ici, à la périphérie, les familles ne sont plus celles d’hier. Elles viennent de l’Italie méridionale à présent : l’émigration est un phénomène proprement péninsulaire. C’est ce qu’a vécu son acteur et son amant aussi – et quel amant ! Un amant de seize ans qu’on ne lui pardonnera jamais - : Ninetto Davoli, originaire d’un village de Calabre, garçon transplanté dans un bidonville de Borghetto Praenestina sur l’antique voie Gabienne. Avec Uccellacci e uccellini, Pasolini emprunte un tournant crucial. En maints endroits, cette Italie périphérique ne paraît plus à même de résoudre l’éternelle question de l’impérialisme médiatique et de son amplification démentielle au monde, cette musique anglo-saxonne qui dévore l’âme italienne. Il va recueillir obstinément, âprement, désespérément ailleurs la cosmogonie -  la pureté en quelque sorte - à laquelle il se cramponne -, la réponse au Dové va l'umanità ? Boh ! : un univers non souillé par les arguties des bretteurs d’opinion ; un territoire non embrouillé par le fourbe bagou des vendeurs d’articles. L’expression littéraire du poète s’en fait aussi l’écho. Exemple parmi d’autres, cet extrait de Poesia in forma di rosa, contemporain d’Il vangelo secondo Matteo :

 

 

 

 Il povero Denka nel fondo del Sudan,

 

con gli altri poveri selvaggi

 

(centoventi dialetti), regga sicuro

 

[...]

 

-         Sul nuovo verde del mondo,

 

da milleni incarnato nella foresta.

 

State tranquilli, Denka,

 

e voi delle centoventi altre tribù

 

 

 

parlanti suoni di ceppi diversi,

 

 

 

perché qui con Leonetti e Calvino

 

sistemiamo i sistemi di segni,

 

e buonanotte ai dialetti.

 

Que le pauvre Denka, au fond du Soudan,

 

Avec tous les pauvres sauvages

 

(cent vingt dialectes), marche tranquille,

 

 

 

-         Sur le vert tout neuf du monde

 

incarné depuis des milliers d’années dans la forêt.

 

Soyez tranquille, Denka,

 

Et vous, des cent vingt autres tribus,

 

 

 

Qui prononcez des sons d’origine diverse,

 

 

 

Puisqu’ici, avec Leonetti et Calvino,

 

nous mettons au point des systèmes de signes,

 

et bien le bonsoir aux dialectes.  

 

 

 

 


 

 

 

 


 

 

 

 

 

 


 

 

 

Montage Ninetto Davoli-Toto et Pasolini

Générique d' « Uccellacci e uccellini »

Frère François (à droite) répondant à frère Ciccillo (Totò) qui ne comprend pourquoi corbeaux et moineaux se massacrent, alors qu'il les a semblablement convertis et qu'ils adorent le même Seigneur :
- « Il faut changer ce monde, frère Ciccillo. Vous ne l'avez pas compris. Un jour, un homme aux yeux bleus viendra et dira : La justice est progressive et à mesure que la société progresse, la conscience de son imperfection s'éveille et les inégalités apparaissent [...] Cette inégalité entre classes, entre nations, n'est-elle pas la plus grave des menaces contre la paix ? »

Pier Paolo Pasolini (1922-1975)