Respectivement, de gauche vers la droite : Franchot Tone, Robert Taylor, Margaret Sullavan et Robert Young.




Trois camarades (Three Comrades, E.U. 1938 – Frank Borzage)

 


 

 Dans le cadre de la collection Écrivains à Hollywood (Les Trésors Warner), et sous les auspices de Florence Colombani, j'ai retenu Three Comrades (1938) de l'immense Frank Borzage (1894-1962) que, grâce à l'excellente étude d'Hervé Dumont¹, nous avons pu réévaluer avec plus de profondeur et de justesse. Signalons également la diffusion en DVD des premiers grands chefs-d'œuvre du réalisateur : L'Heure suprême/Seventh Heaven (1927), Street Angel (1928), La Femme au corbeau/The River (1929) et L'Idole/Lucky Star (1929). 

 S'agissant de Three Comrades, il s'agit d'une perle et il faut en louer la réédition. Précisons d'emblée que le film est le deuxième d'une trilogie allemande qu'il est intéressant de connaître dans son ensemble. Effectivement, dès 1934, avec Et demain ? /Little Man, What Now ? adapté du roman d'Hans Fallada (Kleiner Mann, was nun ?), publié à Berlin en 1932, Borzage livre une description très sombre de la République de Weimar. The Mortal Storm/La Tempête qui tue (1940) est, quant à lui, le premier film hollywoodien dénonçant ouvertement l'avènement du nazisme. Entre ces deux films remarquables, s'insère donc Three Comrades. On constate combien Borzage - qui n'était pourtant pas un cinéaste politique - aura, à sa manière, contribué à faire découvrir aux Etats-Unis le phénomène national-socialiste depuis les origines jusqu'à son instrumentalisation. Le fait mérite d'être souligné. Même s'il faut rappeler l'excellent None Shall Escape d'André De Toth - ce film date de 1944 cependant. 

 L'élaboration de Three Comrades est extrêmement complexe. Et Florence Colombani le note opportunément. A l'origine, il y a le roman d'un grand écrivain allemand antimilitariste et antifasciste, Erich Maria Remarque, auquel le cinéma a déjà fait appel : A l'Ouest, rien de nouveau a suscité une transcription retentissante sur la Guerre 1914-18, réalisé par Lewis Milestone en 1930. C'est sur le plateau de History Is Made at Night/Le Destin se joue la nuit (1937) que, grâce à Charles Boyer, Borzage découvre Remarque et lit son Drei Kameraden. Le roman évoque l'amitié indestructible de trois rescapés des tranchées et leur difficile retour à la vie civile dans une Allemagne en proie à de sérieuses convulsions politiques et sociales. Élément non moins important : l'amour que les trois hommes portent à une femme atteinte de phtisie. Le film sera produit par un futur réalisateur et déjà scénariste de grande réputation : Joseph Leo Mankiewicz. Toutefois, ce qu'il faut surtout faire remarquer, c'est la présence au scénario du plus grand romancier américain, j'ai nommé Francis Scott Fitzgerald, auteur, entre autres, de The Great Gatsby et Tender Is the Night. D'autant que, en dix-huit mois passés à la MGM, c'est le seul film au générique duquel on trouve son nom. En réalité, Francis Scott a beau merveilleusement écrire, il n'a rien d'un bon scénariste : la dimension cinématographique lui échappe totalement. Billy Wilder dira, à son sujet : "un grand sculpteur qu'on avait engagé pour faire le plombier." Et du reste, compte tenu d'un grand nombre de pressions politiques également, l'empreinte de Scott Fitzgerald dans Three Comrades sera vraiment réduite ; les deux tiers du script seront réécrits par Mankiewicz et trois autres collaborateurs non crédités au générique, et ce, au prix de sept moutures successives. Pourquoi avoir donc choisi, originellement, l'auteur de Gatsby ? Hervé Dumont écrit ceci : « Mankiewicz se tourne vers Scott Fitzgerald, car qui mieux que lui ne saurait capter le désenchantement de la génération perdue de l'après-guerre et cerner le personnage éthéré de Patricia (Margaret Sullavan présente dans les trois volets de la trilogie) ? » Il n'empêche, Mankiewicz finira par affirmer : « C'étaient des dialogues très littéraires, des dialogues de roman qui n'avaient aucune qualité requise pour des dialogues de cinéma. » En outre, ses caractérisations surabondent en détails parfaitement superflus alors « qu'une caméra inventive pourrait les transmettre avec autant d'impact. » (H. Dumont). 

 Ce qu'il ne faut pas oublier, néanmoins, ce sont les raisons politiques qui ont forcément pesé sur l'écriture du scénario. La Hays Office a recommandé de déplacer l'action du film de la période contemporaine à quelques années après la Première Guerre mondiale. Trois camarades se déroule en 1921, bien avant l'arrivée d'Adolf Hitler au pouvoir. Les références historiques et politiques précises sont ainsi supprimées, ce qui n'empêche pas que l'on puisse reconnaître les traits de l'Allemagne d'après 1933. En fait, depuis l'automne 1936, le consul d'Allemagne menace à trois reprises Joseph I. Breen (Production Code Administration) : « Il est presque certain qu'un film basé sur cette histoire provoquera d'énormes protestations de la part des Allemands [...] et il sera sûrement banni en Allemagne et en Italie », avertit celui-ci. Deux ans plus tard, The Mortal Storm entraînera l'interdiction de tous les films MGM en Allemagne par Goebbels, ministre de la Propagande. 

 Quoi qu'il en soit, les connaisseurs de Borzage ne s'y tromperont pas : le film lui appartient bien. Même s'il ne faut pas sous-estimer la sensibilité spécifique de Scott Fitzgerald. Et, d'évidence, les apports respectifs de l'un et de l'autre sont bien réels et ne figurent pas dans Remarque. D'évidence aussi, le réalisme n'est pas le penchant de Borzage qui met plutôt en avant la célébration de l'amour et de l’amitié, ceux-ci s'émancipant des contextes extérieurs les plus défavorables - dépression économique et crise politique comprises. La caméra de Joseph Ruttenberg entoure, par ailleurs, en un halo de paradis, le groupe des trois amis-mousquetaires (Robert Taylor/Erich - Franchot Tone/Otto - Robert Young/Gottfried dans la scène de l'automobile roulant à vive allure, par exemple), bientôt rejoints par l'idéale compagne (Margaret Sullavan/Patricia). La topographie du film démontre, preuve en est, le besoin d'inscrire une destinée dans des lois universelles, sans la démarquer, pour autant, d'un contexte particulier. Borzage ne nous fait pas oublier le pays où se déroule cette histoire, mais il évite soigneusement une localisation trop précise. Par souci de ne point banaliser l'ensemble, d'en conserver la magie essentielle, celle des premiers grands films muets dont Borzage fut un des initiateurs. Ainsi, les distances géographiques s'effacent à l'écran : nous sommes autant à la mer (la Baltique), en ville ou à la montagne. Les procédés de split-screen utilisés, à deux reprises, lors de communications téléphoniques sont, bien entendu, marqués par l'aspiration à éloigner autant qu'à rapprocher les amants (Robert Taylor et Margaret Sullavan) : l'hymen franchit les frontières spatio-temporelles. On a, évidemment, quelques charges verbales contre le totalitarisme : Gottfried, le plus politisé, énonçant, lorsqu'ils ouvrent un garage : « Il y a tant à réparer en Allemagne, des âmes, des consciences, des cœurs brisés par milliers », ou, plus tard, affrontant l'affairiste Breuer clamant : « Trop de gens pensent qu'ils ont droit à une opinion. L'Allemagne a besoin d’ordre et de discipline. » Mais, Borzage ne privilégie guère le discours politique, lui préférant la description d'un univers gouverné par l'amour. Chez lui, comme dans son œuvre toute entière, « l'amour est sanctifié, sanctuarisé, insensible au monde extérieur. » (M. Henry Wilson). Il annihile les malheurs et surmonte les obstacles. 

 Faut-il parler, ici, à propos de la mort de Gottfried puis de Patricia de « culte de la mort comme échappatoire à d'insolubles problèmes sociaux ? » (J.-L. Bourget). Ou l'amour n'est-il pas consacré par la mort ? Les séquences terminales - admirables - peuvent s'envisager ainsi. Patricia/M. Sullavan (quelle comédienne !), filmée d'abord en plongée, se soulevant de son lit pour avancer vers la fenêtre et retomber de biais sur le balcon ; dehors, la neige confère au tableau une dimension irréelle. Erich, accouru vers elle, écoute les derniers mots prononcés par son aimée : « C’est bien que je meure, chéri, ce n'est pas difficile, je suis si pleine d'amour... » L'économie des effets, la concision des gestes et la limpidité du montage confinent au miracle. Hervé Dumont peut alors conclure : « Borzage réussit la plus belle mort de l'histoire du cinéma. » Mais, ne l'avait-on pas décrété, aussi, au sujet de L'Adieu au drapeau/A Farewell to Arms (1932) et de son héroïne, l'infirmière Catherine Barkley (Helen Hayes) s'éteignant dans les bras du beau lieutenant Frederic Henry (Gary Cooper) qui ne cesse de la pleurer ? À vrai dire, nous croyons que pour élever l'amour au Septième ciel, sans mièvrerie, ni sentimentalité déplacée, Borzage a la science infuse. Selon lui, la mort unit plus qu'elle ne sépare. Et ce qu'il faut retenir, c'est aussi que l'amour, non vécu dans l'adversité, et dans Three Comrades particulièrement, constitue un ciment unificateur. Doit-on interpréter, de cette façon, la scène ultime où, dos aux tombes, Pat et Gottfried translucides encadrent les deux vivants Erich et Otto, marchant vers un horizon stylisé ? Vraiment, je vous le dis, et, en ce sens, je partage le sentiment de Martin Scorsese ; faites avec Borzage comme avec Dieu : allez vers lui, il viendra à vous !

MiSha (Fin 2014)


 

Three Comrades (Trois camarades). 1938, États-Unis. 98 minutes. Noir et blanc. Production : MGM (Joseph L. Mankiewicz). Réalisation : Frank Borzage. Scénario : Francis Scott Fitzgerald, Edward E. Paramore, d'après le roman d'Erich Maria Remarque (Drei Kameraden, 1937). Photographie : Joseph Ruttenberg. Musique : Franz Waxman. Décors : Cedric Gibbons. Interprétation : Robert Taylor (Erich Lohkamp), Margaret Sullavan (Pat Hollman), Franchot Tone (Otto Koster), Robert Young (Gottfried Lenz), Guy Kibbee (Alfons), Lionel Atwill (Franz Breuer), Henry Hull (Dr Heinrich Becker). Sortie aux E.-U. : 2 juin 1938.


 

 


1. H. Dumont : Frank Borzage, un romantique à Hollywood, Institut-Lumière/Actes Sud, Lyon-Arles, 2013