La Tempête qui tue (The Mortal Storm, 1940-  

E.-U. – Frank Borzage)

 

Allemagne, mère blafarde

 


  •  Liminaire

 30 janvier 1933. C'est l'anniversaire du professeur Roth qui enseigne dans une université située dans les Alpes bavaroises. Dès le matin, son épouse le lui rappelle. Ensuite, lorsqu'il pénètre dans l'amphithéâtre de la faculté, les étudiants et les collègues lui expriment leur gratitude. Il en est profondément touché. Le soir, en famille, il fête ses soixante ans, entouré de sa femme, des deux fils de celle-ci, Otto et Erich, qu'il aime comme ses propres enfants, de Freya, leur fille, et de leur jeune fils, Rudi. Se trouvent réunis autour de la tablée, Fritz Marberg, l'actuel fiancé de Freya, et un ami intime, Martin Breitner, fermier poursuivant des études de vétérinaire. Or, la radio annonce la nomination au poste de chancelier d'Adolf Hitler, chef du Parti national-socialiste. Beaucoup se réjouissent, d'autres s'inquiètent : la femme du professeur, son époux étant « non-aryen », mais aussi Martin Breitner qui s'exprime ainsi, en guise de réponse aux fils de madame Roth qui parlent de la grandeur de l'Allemagne, d'homme fort, d'Adolf Hitler maître de l'Europe : « Je préfère la paix à la guerre », « La liberté de penser compte autant que le pain » et qui se voit répondre par Marberg et les autres : « On dirait un slogan des rouges ! » Au cours de la fête, les jeunes, membres du parti nazi, sont invités à une réunion politique et quittent la demeure familiale. On entend le plus jeune des fils dire : « À l'école, on nous dit qu'il faut sacrifier l'individu au bien de l'État. »... 

 

 

 Nous avons repris le titre d'un film de la regrettée Helma Sanders-Brahms, réalisé en 1980 et inspiré d'un poème de Bertolt Brecht, pour commenter ce film majeur du cinéma américain. Paru dans le cadre de la collection Les Trésors WarnerThe Mortal Storm (1940) demeura longtemps inédit en France. Il constitue le troisième volet d'un triptyque allemand dû à Frank Borzage. Ailleurs, j'ai déjà rendu compte de la parution de Three Comrades (1938). On pourrait concevoir The Mortal Storm comme un prolongement de celui-ci. La présence de Margaret Sullavan et de Robert Young au générique pourrait accréditer une telle assertion. La chronologie pourrait également y contribuer. Three Comrades se déroule en 1921, alors que The Mortal Storm débute fin janvier 1933, au moment de la nomination d'Adolf Hitler comme chancelier du Reich. En réalité, pourrions-nous dire, les deux films se complètent, tout en étant strictement indépendants l'un de l'autre. Et, contrairement au premier, le deuxième désigne clairement les fauteurs du mal qui s'est alors emparé de l'Allemagne. The Mortal Storm est donc le premier film antinazi de l'histoire du cinéma hollywoodien. Mais, c'est aussi l'un des plus beaux films de Borzage - qui nous en a laissés de si bouleversants auparavant ! Il intègre, en une continuité exemplaire, l'univers lyrique d'un auteur pour qui l'amour est une source de rédemption. Borzage considérait le mélodrame comme un genre apte à rendre la globalité de la destinée humaine dans toutes ses composantes. En dernier lieu, l'aspect particulièrement sombre du film ne peut pas ne pas avoir été le reflet de l'histoire personnelle du cinéaste. Frank Borzage quittait, en effet, son épouse Rena, le 7 juin 1940, le jour du double anniversaire de celle-ci et de leurs vingt-quatre ans de mariage ! Rena lui rendait la vie insupportable : comme les héros malheureux de ses films, Frank aimait pour deux, et, ce jour-là, vraisemblablement, la coupe était pleine !

 Néanmoins, ce qui nous intéresse avant tout c'est d'expliquer ce qui a pu rendre possible une telle œuvre et, par conséquent, la situer dans son contexte historique et politique. Jusqu'à cette période, la politique isolationniste du Congrès américain n'a guère permis de produire des films de propagande antifasciste. Et même lorsque, dans quelques réalisations, des velléités antitotalitaires s'affirment, elles demeurent indéterminées et masquées sous diverses couvertures ! Or, depuis l'Anschluss (annexion de l'Autriche, 15 mars 1938) et la crise des Sudètes (septembre de la même année), les Etats-Unis accueillent désormais un nombre croissant d'exilés. Ainsi, par exemple, à Hollywood, l'Anti-Nazi League compte bientôt 5 000 membres. Autre signe symptomatique d'une évolution : lorsque, fin novembre 1938, Leni Riefenstahl, égérie du Führer, débarque sur la côte Ouest pour étudier les méthodes de travail en vigueur dans les studios américains, elle est simplement déclarée persona non grata. Les témoignages et la prise en charge de l'actualité européenne par la communauté pourchassée par le nazisme contribue, pour beaucoup, dans la prise de conscience du drame allemand et au-delà. The Mortal Storm en constitue un beau reflet.

Le film s'ordonne, en effet, suivant deux sources d'inspiration principales. D'abord, celle d'un roman de Phyllis Bottome qui a étudié la psychanalyse auprès d'Alfred Adler à Vienne et qui vivait en Allemagne lorsque Hitler accéda au pouvoir. Témoin des horreurs du nouveau régime, elle consacre son œuvre à décrire la progression du mal, celle qui transforme son peuple en une nation d'esclaves. L'ouvrage paraît à New York en avril 1938. Auparavant, deux scénaristes antifascistes, William M. Dozier et Kenneth MacKenna ont déposé un synopsis de l'œuvre sur le bureau de Louis B. Mayer (le "boss" de la MGM). Des réticences perdurent encore. La crise de Munich aidant, la situation se décante : fin décembre 1938, la romancière est invitée à Culver City et l'adaptation paraît enfin possible. Autre facteur décisif, la publication d'une série Confessions of Nazi Spy, récit d'un agent du FBI ayant démasqué un réseau allemand aux Etats-Unis. Le 1er février 1939, Anatole Litvak, le réalisateur de La Nuit des généraux (1967), tourne un film à partir de ces confessions (Aveux secrets d'un espion nazi). La Warner met donc les pieds dans le plat (avec l'appui secret de Roosevelt). Entre les Etats-Unis et l'Allemagne le torchon brûle pour de bon : Confessions of a Nazi Spy sera interdit dans six pays européens. Bientôt, il y aura Chaplin et son The Great Dictator ! La prudence demeure, mais le gouvernement américain ne se sent plus contraint de dissimuler ses sympathies. Deuxième source d'inspiration pour les scénaristes de Borzage - deux émigrants, George Froeschel et Paul Hans Rameau (sous le nom d'Anderson Ellis), plus la dialoguiste Claudine West - : la pièce Professeur Mamlock du communiste Friedrich Wolf. On retrouve dans le film l'idée du boycott d'un professeur de chirurgie berlinois, un Juif qui finit par être acculé au suicide par la SA. Dans The Mortal Storm, le professeur Roth (Frank Morgan), quant à lui, soutient, durant une analyse biochimique, que « la science n'a jamais constaté de différence entre les sangs de diverses races. » Ce qui lui vaut le désaveu des étudiants gagnés aux théories de la « pureté aryenne ».

 Le film de Borzage ne trahit guère l'esprit antinazi du roman, mais, en revanche, s'écarte « sensiblement de la source littéraire pour des raisons de dramatisation, de censure et d'opportunité politique. [...] Dans le scénario final, daté d'octobre 1939, plus de fille-mère, ni surtout de communiste : le pacte germano-soviétique (23 août 1939), de fraîche date, a détruit le peu de sympathies que le public aurait pu éprouver pour celui-ci ! [...] l'incendie du Reichstag est tout aussi remplacé par une scène d'autodafé des œuvres de Heine et d'Einstein (puisque le film ne se déroule pas à Berlin !) ¹ 

Mais, plus essentiellement, le film de Borzage concentre son attention sur la cellule familiale déchirée par « la tempête qui tue ». Le premier producteur, Sidney A. Franklin, confirme : « Je voulais raconter l'histoire d'une famille en Allemagne aujourd'hui et ce qui lui arrive. J'ai tout fait pour ne pas rendre les individus méchants, mais le système. » Conclusion : la noblesse du film est de n'être animé d'aucune volonté de vengeance. Autre modification significative chez Borzage : c'est Freya Roth (Margaret Sullavan) qui, atteinte par une balle, meurt dans les bras de son aimé, Martin Breitner (James Stewart) et dans les neiges du massif de Karwendel à Sun Valley (Idaho). Il est vrai que, désormais, Margaret Sullavan ne cesse de « mourir en beauté » dans les films de Borzage ! « Nous avons réussi, n'est-ce- pas ? Nous sommes libres ? », murmure-t-elle, avant de s'éteindre. Et, l'on entend, au loin, les clochers du village frontalier. Ici, c'est Martin qui parvient à laisser derrière lui « les funestes orages » qui abîment la nation allemande. De ce couple, « né de l'adversité, plus encore que dans l'adversité » (Christian Viviani), il reste encore l'idée d'amour magnifié dans une lumière transcendante. Comme celle, aussi, de liberté de conscience, de paix et de sérénité que la neige immaculée, symbole de pureté, impose contre toute fatalité : celle, par exemple, de frère et d'amant déchirés entre amour et idéologie absurde - Otto (Robert Stack) et Fritz (Robert Young), premier prétendant de Freya. Encore une fois, Borzage ne se préoccupe point de réalisme. Ce qui lui importe, ce n'est pas tant la vérité des lieux que celle des situations et des caractères décrits. La montée du nazisme y est observée avec une lucidité pénétrante : voir la séquence dans la Bier Halle où est entonné à l'unisson, en anglais dans le film, le Horst Wessel Lied et qui, soudainement, réunit providentiellement le couple Freya-Martin, frappés d'une stupeur immobile et radicalement coupés de la masse endoctrinée - Bob Fosse se souviendra de cette scène pour son Cabaret de 1972. Autres scènes remarquées : celle du passage à tabac de l'instituteur Werner (Thomas Ross), ou encore celle du camp de concentration avec l'entrevue entre Madame Roth et son époux interné. Sydney A. Franklin dira : « Chaque fois que j'allais sur le plateau, j'y trouvais comme une sorte d'Allemagne privée, réservée pour nous seulement. J'abhorrais la vue du svastika et tout ce que cela représentait et, au fur et à mesure que nous avancions, mon malaise augmentait. »

Rarement, en effet, un film n'aura exprimé, avec autant de conviction, de simplicité et de grandeur, l'atrocité des fanatismes idéologiques.

Le 14 décembre 2014, 

MiSha 


 

1. H. Dumont in : op. cité.

 

The Mortal Storm (La Tempête qui tue)1940, États-Unis. 100 minutes. Noir et blanc. Prod. MGM (Frank Borzage, Victor Saville). Scénario : Claudine West, Anderson Ellis, George Froeschel d'après le roman de Phillys Bottome. Photographie :  William Daniels. Décors : Cedri Gibbons. Musique : Edward Kane, Eugène Zador [Bronislau Kaper]. Interprétation :  Margaret Sullavan (Freya Roth), James Stewart (Martin Breitner), Robert Young (Fritz Marberg), Frank Morgan (professeur Roth), Robert Stack (Otto von Rohn), Bonita Granville (Elsa), Maria Ouspenskaya (Hilda Breitner). Sortie aux E.-U. : 20 juin 1940.

 

 


 

• Margaret Sullavan (1909-1960) : une destinée tragique et discrète

 

 Dans le dramatisme poignant et voilé des films que Frank Borzage tourna avec Margaret Sullavan, se projette en filigrane la propre destinée de l'actrice, décédée d'une surdose de barbituriques à l'âge de 50 ans. Antoine Sire souligne, à juste raison, « que ses expressions à l'écran n'étaient jamais très loin de sa vérité intérieure ».¹ À vrai dire, et, dès son premier film, l'excellent Only Yesterday/Une nuit seulement du trop méconnu John M. Stahl - le tournage démarre le jour de son 24e anniversaire, le 16 mai 1933 -, Margaret Sullavan apparaît dans une tonalité d'effacement et de douleur, sublimée par un immense amour qui, hors de toute lumière, s'éteint dans l'expression d'un renoncement pudique. Il est rare de voir une actrice composer, avec une si touchante justesse, un personnage de femme secrètement blessée et imposer, de fait, dans un premier rôle, rôle-titre de surcroît, l'évidence d'un talent exigeant et sincère. Est-ce, aussi, la raison pour laquelle l'actrice demeura toujours peu rassurée à l'égard du système hollywoodien ? Ne déclarait-elle pas : “Perhaps I'll get used to this bizarre place called Hollywood, but I doubt it.” (« Peut-être m'habituerais-je un jour à cet endroit bizarre qu'on appelle Hollywood, mais j'en doute. ») ? De toutes les façons, elle ne fut jamais une actrice facile : elle avait d'emblée refusé des offres de contrat avec Paramount et Columbia, ne voulant pas être à la merci d'un studio. Autre exemple : alors que John M. Stahl et la Universal étaient satisfaits de sa performance dans Only Yesterday, Margaret Sullavan, accablée et mécontente, voulut, en vain, racheter les droits du film moyennant 2 500 $. Enfin, sur le plateau de Good Fairy/La Bonne Fée, sorti en 1935, elle ne cesse de se disputer avec le réalisateur, William Wyler. Afin de calmer le jeu, le cinéaste l'invite à dîner et finit par tomber sous son charme ! Ils deviennent mari et femme le 25 novembre 1934. On ne peut manquer de songer à l'un des plus hauts chefs-d'œuvre d'Ernst Lubitsch, The Shop Around the Corner (Rendez-vous) de 1940 - le récit est censé se dérouler à Budapest -, dans lequel Klara Novak/Margaret Sullavan, vendeuse en maroquinerie, s'affronte constamment avec son supérieur, Alfred Kralik/James Stewart, alors qu'en réalité ils sont très amoureux l'un de l'autre. Ce film, assez singulier dans la filmographie de l'auteur de To Be or not To Be, est, d'autre part, une des rares comédies dans laquelle brille une actrice qui ne manquait pas, loin s'en faut, d'humour et de gaieté. Cependant, même dans ce film, à la fois grave et léger, on retrouve chez elle ce rayon de tendresse et de fragilité qui l'habitait en permanence. Que Margaret, très souvent protagoniste de mélodrames, ait pu être l'actrice principale d'une des plus merveilleuses comédies romantiques de l'histoire du cinéma, n'étonnera sûrement pas ceux qui connaissent son parcours théâtral. Elle ne voulait d'ailleurs jamais abandonner les planches, même pour les fastes hollywoodiens ! Une amitié profonde liait James Stewart à Margaret : comme Henry Fonda - le premier époux de la comédienne - ils s'étaient rencontrés, durant leur jeunesse, dans la troupe des University Players de Harvard. "Une légende tenace voulait même qu'il soit resté célibataire jusqu'à 40 ans par amour pour elle. Il se maria en 1949 avec Gloria Hatrick McLean, une femme qu'il ne quitta jamais et qui ressemblait à Margaret Sullavan !", écrit Antoine Sire. (In : op. cité).  Avec le héros de Vertigo, Margaret Sullavan tourna quatre films : seuls The Mortal Storm et The Shop Around the Corner méritent d'être retenus... mais ce sont des indispensables ! Autre partenaire de choix, Frank Borzage. Pour lequel, là encore, elle joua quatre films : outre celui commenté ici, Little Man, What Now ? (Et demain ?) de 1934, se situe encore en pays allemand, en Poméranie orientale plus exactement, et, cette fois-ci, dans la période de crise économique et de chômage des années 1920. On aurait pu l'inclure dans notre petite rétrospective puisqu'il traite, en amont, des causes objectives qui ont jeté un pays dans les bras de Hitler. Cependant, nous ne l'avons pas vu : de fait, nous souhaiterions, à l'instar de Only Yesterday, une édition DVD. Quoi qu'il en soit, « dans un long panégyrique de l'actrice, Borzage précise ce qui le séduit : Mlle Sullavan a cette capacité naturelle de saisir ce qui fait l'essence d'un caractère... Elle connaissait Lämmchen (ndlr : l'héroïne d'Et demain ?) comme s'il s'agissait d'une amie intime. » (In : Hervé Dumont, op. cité). En 1938 - la même année que Three Comrades -, Margaret retrouve Borzage dans The Shining Hour/L'Ensorceleuse. Là, néanmoins, elle ne tient pas le rôle principal qui échoit à Joan Crawford. Le New York Times de l'époque considère que Margaret Sullavan a établi "la meilleure performance de toute la distribution." Celle-ci comprenait, outre l'ouvrière en chef de l'usine à rêves (A. Sire), côté masculin, Melvyn Douglas et Robert Young. On peut donc conclure qu'avec Borzage, Margaret donna toujours le meilleur d'elle-même et qu'il fut son réalisateur de prédilection. Dans une carrière trop brève (16 films), gâchée par une maladie dégénérative - l'otospongiose que la chirurgie actuelle peut, à présent, soigner -, Margaret Sullavan laisse le souvenir d'une comédienne sobre et intériorisée. « Une interprétation qui est construite sur la vérité grandira, tandis que celle qui repose sur des stéréotypes se desséchera », affirmait Constantin Stanislavski. Margaret Sullavan aura tenté, à sa manière, de suivre une telle recommandation.  

MiSha

 

  • Filmographie conseillée :  

1933 : Only Yesterday/Une nuit seulement, John M. Stahl ;

1934 : Little Man, What Now?/ Et demain ?, F. Borzage ;

1935 : The Good Fairy/La Bonne Fée, W. Wyler ;

1938 : Three Comrades, F. Borzage ;

1940 : The Shop Around the Corner/Rendez-vous, E. Lubitsch ;

1940 : The Mortal Storm/La Tempête qui tue, F. Borzage ;

1941 : So Ends Our Night/Ainsi finit notre nuit, J. Cromwell ;

1941 : Back Street, R. Stevenson.

 


 1. A. Sire : Hollywood, la cité des femmes. Institut-Lumière/Actes Sud, 2016.

 

Margaret SULLAVAN

« The Mortal Storm » (1940). James Stewart, Margaret Sullavan et Robert Young