Joe Hill (Bo Widerberg, 1971) 

Du pain et des roses (Bread and Roses)


  • Liminaire

       1902. Deux jeunes émigrants suédois débarquent, pleins d'espoir, aux États-Unis. Ils déchantent bien vite. Ils vont bientôt adhérer à l'IWW, syndicat défendant les intérêts des travailleurs. Joe est l'instigateur d'une grève à Salt Lake City où il y est blessé. Accusé de meurtre, il est condamné à mort et exécuté. Ses cendres vont aux Wobblies, les membres de l'IWW.

 

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 Les cinéphiles chevronnés ont l'obligation de croire aux miracles : la ressortie de Joe Hill, Prix spécial du Jury au Festival de Cannes en 1971, exauce leurs vœux. Il faut saluer les responsables de Malavida Films pour leur persévérance. Après de nombreuses décennies de recherche, ils sont enfin parvenus à retrouver la trace d'un négatif exploitable. Ce qu'il faut louer aussi c'est la patiente et tenace volonté des éditeurs de rendre justice à l'un des meilleurs représentants d'une génération de réalisateurs suédois apparue à l'orée des années 60.

 Ce qu'il faut rappeler ensuite c'est qu’à l’époque où les films d'Ingmar Bergman brillent de mille feux, ils n'en sont pas moins les reflets exclusifs d’une cinématographie asséchée. En 1962, la production cinématographique suédoise avoisine la quinzaine de films. En renonçant à la taxe prélevée sur les spectacles, des moyens vont être drainés pour fonder un Institut du film. Des réalisateurs vont pouvoir être formés et, plus tard, insuffler un sang neuf et un esprit gorgé de hardiesse et d'impertinence. Aux côtés de jeunes auteurs comme Jorn Dönner (Un dimanche de septembre, 1963), Vilgot Sjöman (Je suis curieuse, 1968), Mai Zetterling (Les Amoureux, 1964) et Jan Troell (Les Feux de la vie, 1966), Bo Widerberg (1930-1997) fait figure de chef de file incontesté. En outre, son enracinement social et politique s'affirme avec une plus grande netteté. Romancier et critique pour le journal Expressen, Widerberg, natif de Malmö, accuse le corpus bergmanien de diffuser une lumière partiellement fausse de la société et du tempérament suédois. En réalité, le maître d'Uppsala est, avant tout, le géniteur d'un univers métaphysique dans lequel, enfant d'une famille luthérienne, il n'a cessé d’exprimer douleurs et déchirements. Ce cinéma-là ne saurait être amalgamé à l'entière et complexe vérité suédoise. Plus axés sur les phénomènes contemporains, les cinéastes de la nouvelle vague - plus en affinité avec leurs collègues du free cinéma britannique qu'avec ceux de la France - s'attachent à décrire l'envers du décor et à déconstruire l'image trompeuse d'un miracle suédois

Le grand mérite des rééditions Malavida Films est d'avoir restauré des films méconnus dans l'hexagone - les premiers, Le Péché suédois de 1962 ; Le Quartier du corbeau datant de 1963 et Amour 65 - et ceux plus célèbres, récompensés en leur temps, Elvira Madigan (1967) et Adalen 31 (1967). Si tous ces films sont entièrement tournés en Suède, Joe Hill a, quant à lui, été filmé, pour une large part, selon le procédé Eastmancolor, dans le cadre étatsunien. C'est le récit, appuyé suivant des faits historiques rigoureusement véridiques comme le furent auparavant Elvira Madigan et Adalen 31, du migrant suédois Joël Emmanuel Hägglund, alias Joseph Hillström (1879-1915), devenu troubadour itinérant et syndicaliste de l'avant-gardiste IWW (Industrial Workers of the World). Joe Hill trouve donc ses antécédents dans l’America, America (1963) d'Elia Kazan - le débarquement à New York et la Statue de la Liberté -, mais à la différence du regard âpre et désillusionné du cinéaste anatolien, Widerberg plonge d'emblée dans celui des damnés, des réprouvés et des idéalistes aussi. Selon le cinéaste suédois, les immigrants ne représentent pas forcément « des gens durs et sans pitié, qui ont tué les Indiens, massacré les indigènes, assassiné ceux des leurs qui se trouvaient sur leur route, et tout fait pour s'enrichir des dépouilles de ce pays. » (In : Kazan par Kazan, de Michel Ciment, Stock, 1973). Joe Hill est plutôt la balade initiatique d'un homme solitaire découvrant, d'Est en Ouest, le Mainland, l'extrême contraste de ses reliefs paysagers, la pluriculturalité de ses populations et l'antagonisme inconciliable des intérêts politico-économiques. La même année, le compatriote Jan Troell bâtit, de son côté, une vaste fresque historique (environ quatre heures) sur cette émigration suédoise d'origine rurale et entamée dès le XIXe siècle, avec Les Émigrants et Le Nouveau Monde. À cette saga au long cours, Widerberg oppose le cheminement édifiant d'un protagoniste qui, au contact des réalités américaines, se forge un idéal conforme à l'héritage paternel.

 Sorti le 8 décembre 1971 à Paris, Joe Hill n'avait pas fait l'objet, les années suivantes, de projections régulières et tomba progressivement dans l'oubli. Lorsque l'occasion m'a été offerte de le revoir, c'est-à-dire ce 16 octobre au Festival Lumière 2015, l'émotion a été par conséquent à la mesure de mes souvenirs. D'abord, parce que ce fut mon premier essai d’écrit cinématographique - je le visionnais, pour ma part, courant 1972 à Alger, salle Debussy. Ensuite, parce que ce film marqua durablement mes premières années de cinéphilie et détermina plus solidement mon inclination idéologique. Notons, au passage, que le Festival manifeste ainsi de la suite dans les idées : l'an passé, un film limitrophe nous fut également rendu dans le cadre d'une rétro consacrée au réalisateur américain Hal Ashby (1936-1988), Bound for Glory (1976), inspiré de l'odyssée du protest singer Woody Guthrie. Dans Joe Hill, le générique fait entendre par ailleurs la voix d'une icône, Joan Baez, chantant : « I dreamed I saw Joe Hill last night, alive as you and me. »

 Bread and Roses, ai-je titré. Un air connu que fredonnaient en chœur, au moment de la grève de 1912, les ouvrières du textile aux Etats-Unis. Et dont Joe Hill fut l'exact contemporain et l'évident compagnon d'armes. C'est bien sûr la ferme revendication qui parcourt l'opus vibrant et énergique du cinéaste suédois. Passions amoureuses (Elvira Madigan, Anna et Kjell dans Adalen 31) et luttes pour de meilleures conditions de travail et de vie échouent au gouffre des diamétrales oppositions de classe (les répressions sanglantes d'Adalen en 1931 ou celle des travailleurs du rail dans Joe Hill). Evocations brutales ou suggérées, en clair ou en filigrane, de ces fatidiques constats, l'œuvre de Widerberg ne s'en départit presque jamais. Le style, eût-il l'heur d'être souverainement elliptique, chacun aura compris et sera dignement reconduit sur le terrain des cuisantes fractures sociales. La conclusion sentimentale entre Anna et Kjell sera douloureuse dans Adalen 31 - « (ils) ont beau s'aimer de toute la beauté de leur âge, ils appartiennent à deux univers irréconciliables, celui des dockers grévistes pour lui, celui du patronat pour elle. » (Y. Lemarié in Positif, n° 636). Également vaine sera l'attirance de Joe Hill (Thommy Berggren) pour la belle Italienne Lucia, désormais entretenue par une sommité artistique. Nul n'est indemne pourtant : terrifiante et dégradante sera la traversée de la bourgeoise dépouillée, hagarde et transpirante dans les ruelles du Bronx. Alors qu’auparavant, celle-ci officiait en dame patronnesse prête, le cœur sur la main et le portefeuille surtout, à s'enquérir de la misère du monde. À supposer que les choses s'améliorent, Bo Widerberg n'entretient aucune illusion sur celles-ci : les apparences y sont soigneusement pourchassées. Dans Le Péché suédois, les différences de classe s'accroissent et s'exaspèrent au fur et à mesure que s'élève le niveau de vie des salariés.  Dans Joe Hill, s'approcher de l'aimée - l'Italienne rencontrée à l'Opéra - ne provoque que sentiment confus et contradictoire, plaie aiguë et définitive. Peu indulgent, Widerberg ne promène guère sa caméra dans les sphères de l'American Dream. Il demeure au plus près de nous et du monde des gens d'en bas. Que ce soit dans les bars, dans les artères urbaines ou au pied des Rocheuses, sur le marchepied des trains en pleine vitesse... il ne magnifie pas, ne sollicite pas, ne grandit pas l'événement à la dimension d'une épopée. Du coup, la vieille Paramount, grande spécialiste des splendides reconstitutions, regimbe. Elle se plaint de mauvais repérages et d’absence de scénario. C’est l’explication qu’elle oppose à l’inspiration improvisatrice du réalisateur. Widerberg, têtu et intransigeant, refuse les exigences des studios américains et doit plier bagages. L'affaire paraît compromise.  

 Une fois débarqué en son pays, le réalisateur est néanmoins stupéfié par la qualité des rushes. Il décide alors de reprendre le projet et de l'achever en son pays natal. Le directeur de la photographie, Jörgen Persson est remplacé par Petter Davidsson. Une nouvelle société de production entre dans le projet, Sagittarius Production, branche locale de la marque de whisky canadienne Seagrams. Des décors initialement prévus aux États-Unis sont désormais situés en Suède, à Gröndal, une banlieue de Stockholm, ou à Svartsjö, dans l’île de Färingsö pour les séquences de l’exécution de Joe Hill. Toutefois, c'est bien un film sur l'Amérique qui nous est conté-là : à la campagne ou à la cité, il faut gagner son pain durement et lutter contre les féroces traitements de la force de travail. Ici, les combats syndicaux sont rudes et les entrepreneurs ne prennent pas de gants : que ce soit sur les ports, à San Pedro (Californie), ou sur la construction du chemin de fer vers Salt Lake City dans l'Utah. C'est précisément ici que l'on attend au tournant le récalcitrant Joseph Hillström. Une blessure que le héros ne veut point expliquer et, simultanément, un double attentat dans une boucherie : pour les représentants de l'ordre (« Pourquoi ne pas marcher tranquillement sur les trottoirs au lieu de tenir des meetings ? », s'exclame un de ceux-ci), Joe Hill est l'inculpé idéal. Mais, selon nous, c'est aussi l'homme rêvé : beau et sain comme le film de Widerberg. Du reste, Thommy Berggren, déjà présent dans les primes œuvres du cinéaste, est l'acteur ad hoc : fils de marin engagé dans le mouvement syndical et habitant des quartiers pauvres. Sensible et d'une franche droiture, il s'indigne et s'attendrit semblablement. Cependant, comme son réalisateur, il ne perçoit dans la fatalité du destin que le signe des temps et non l'épilogue d'un monde d'injustices et de séquelles. En ce sens, revu quarante-quatre ans plus tard, Joe Hill aurait presque tendance à s'excuser d'avoir une longueur d'avance sur ce qu'on nous filme aujourd'hui. Ni passéiste, ni trop uniment lyrique, ni simplement didactique, Joe Hill nous le proclame en termes si justes que l'on en est tout ragaillardi : nous luttons non pour un avenir radieux, pas plus pour un horizon chimérique que pour des intérêts vils et mesquins, nous luttons parce qu'il faut lutter et que notre vie d'homme (et de femme bien sûr) en dépend. Et le Joe Hill est si touchant pour chacun de nous qu'il nous est révélé si « plein de générosité, de sympathie, de simplicité. Je ne l'ai pas vu depuis presque quarante-cinq ans et pourtant, en esprit, il n'a cessé de me tenir compagnie. » (de Mark Twain, parlant du nègre Jim de Huckleberry Finn). Joe Hill n'est que le bref trajet de vie d'un militant radieux, conscient et conséquent. « Ne me pleurez pas. - Organisez-vous », écrira-t-il à Bill Haywood, un de ses compagnons de l'IWW. Grâces rendues aux distributeurs qui n'ont pas oublié que Joseph Hillström fut exécuté un 15 novembre 1915 - un siècle plus tôt - et qui choisissent de nous le projeter un 18 novembre 2015.

 

MiSha 


Joe Hill. États-Unis, Suède. 1971. 113 minutes. Eastmancolor. Réalisation, scénario et montage : Bo Widerberg. Dialogues additionnels : Richard Weber, Steve Hopkins. Conseiller historique : Gibbs M. Smith. Photographie : Petter Davidsson, Jörgen Persson. Musique : Stefan Grossman. Chanson « Joe Hill » d'Alfred Hayes et Earl Robinson, chantée par Joan Baez. Décors : Ulf Axen. Interprétation : Thommy Berggren (Joe Hill), Anja Schmidt (Lucia), Kelvin Malave (The Fox), Evert Anderson (Blackie), Cathy Smith (Cathy). Sortie en France : 8 décembre 1971. Prix spécial du Jury au Festival de Cannes 1971.

 


 

 

Joe Hill (Thommy Berggren)

13e minute. La dame patronnesse, impuissante à récupérer sa fourrure volée, traverse la sordide réalité du Bronx.

Les amours impossibles de Joe pour Lucia (Anja Schmidt), introduite à l'Opéra grâce un célèbre chanteur...