▪▪ Les Gardiennes 

(France, 2017 – Xavier Beauvois, Ernest Pérochon)

 


 

 

 Liminaire :

France, 1915. Hortense Sandrail et sa fille Solange gèrent la ferme du Paridier en Limousin, en l’absence des fils et du gendre retenus sur le front. L’un des fils, instituteur, y meurt. Francine, une jeune commise issue de l’Assistance publique, vient leur apporter un soutien. Elle s’intègre parfaitement et espère pouvoir travailler encore au sein de la cellule familiale. Quand Georges, l’un des fils Sandrail, revient temporairement de la guerre, une idylle se noue entre eux. Hortense n’accueille pas cet événement d’un œil favorable…  

 

 

« [...] mais surtout, les hommes s’acharnant aux œuvres de destruction et de mort, la tâche première des femmes, qui est de conservation, lui apparaissait confusément avec son importance essentielle. Jeunes ou vieilles, les femmes étaient les gardiennes ; gardiennes du foyer, gardiennes des maisons, de la terre, des richesses, gardiennes de ce qui avait été amassé par le patient effort des âges pour faciliter la vie de la race, mais aussi gardiennes des ordinaires vertus et gardiennes de ce qui pouvait sembler futile et superflu, de tout ce qui faisait l’air du pays léger à respirer, gardiennes de douceur et de fragile beauté. »

Pérochon, Ernest. Les Gardiennes

 

 

 

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 Observateur d’un quotidien généralement situé dans un univers contemporain (Nord, 1991 ; N’oublie que tu vas mourir, 1995 ; Le Petit lieutenant, 2005 ; Des hommes et des dieux, 2010), Xavier Beauvois s'en écarte en adaptant l’excellent roman d’Ernest Pérochon, Les Gardiennes paru en 1924. L’écrivain relate ici un autre quotidien, celui des femmes en milieu rural au cours d’un conflit – la Première Guerre mondiale – qui leur confisquera maris et fils, pour un temps selon le meilleur des cas, pour l’éternité dans l’éventualité la plus sombre. On retiendra enfin que le cinéaste Henri-Georges Clouzot (Le Corbeau, Le Salaire de la peur etc.) - fils d'un éditeur niortais qui avait fait publier des œuvres de Pérochon - avait caressé le projet d'adapter Les Gardiennes au début des années 1940. Le régime de Vichy l'avait bloqué, l'écrivain n'étant plus en odeur de sainteté depuis son refus d'écrire pour La Gerbe, journal collaborationniste et de se rendre en Allemagne pour y donner des conférences. Menacé et surveillé, Pérochon mourut en février 1942 d'une crise cardiaque. Il avait 57 ans.

 L’auteur de Nêne, prix Goncourt en 1920, aurait besoin d’être mieux distingué. Si le film de Beauvois pouvait nous inciter à le faire ce serait là une fort belle opportunité. L’originalité de Pérochon tient au fait qu’il a souvent mis en scène des récits ancrés dans un contexte rural fort méconnu et, en outre, à travers des portraits féminins intrigants et diablement émouvants. Nêne racontait d’ailleurs l’histoire d’une servante engagée chez un fermier dans une région que connaissait parfaitement l’écrivain, le marais vendéen. Natif de Courlay, en plein bocage bressuirais, dans ce qu’il faut nommer le Poitou historique, Pérochon décrivait ce milieu rural dès son premier roman, Les Creux des maisons (1913), publié initialement en feuilleton pour L’Humanité et qui faillit être récompensé du prix Femina. L’écrivain fera connaître, à l’instar d’un Tolstoï en Russie ou d’un Zola en France, la noire misère de la petite paysannerie et, de surcroît, la tragédie surhumaine des épouses : dans cette œuvre, la tragédie c’est celle de la meunière Delphine, la femme de Séverin, ouvrier agricole orphelin et jadis mendiant. Elle s’éteint, épuisée par l’éreintant travail au champ, la maladie et les maternités. On ne peut guère se tromper. Chez l’écrivain, la poignante héroïne c’est elle. Les creux des maisons ce sont justement ces habitations insalubres dans lesquels survivaient les paysans : « C’était une cabane bossue et lépreuse, à peine plus haute qu'un homme ; on descendait à l'intérieur par deux marches de granit ; il y faisait très sombre car le jour n'entrait que par une lucarne à deux petits carreaux ; l'hiver, il y avait de l'eau partout. », écrit Pérochon.

 Dans l’œuvre du romancier, on observe, en outre, les miasmes de schismes religieux et politiques qui avaient secoué la France, et, tout particulièrement, les contrées d’où lui-même était issu. Les parents de Pérochon, propriétaires d’une borderie – exploitation agricole modeste –, étaient de culture protestante. À vrai dire, ceux-ci étaient plutôt originaires d’une commune – Saint-Jouin-de Milly près de Moncoutant (département des Deux-Sèvres) – beaucoup plus marquée par ce courant religieux. Or, à l’inverse, la région alentour demeurait imprégnée par une forte présence catholique nourrie des soubresauts des « guerres civiles » vendéennes liées à la Chouannerie. Plus encore, une trajectoire « dissidente » spécifiquement locale, « la Petite Église » (catholiques ultra-traditionalistes), s’y faisait jour à travers le personnage de Madeleine Clarandeau, la bonne des Moulinettes dépeinte dans Nêne. Ernest Pérochon fut, en revanche, très républicain et assez peu religieux. Il parla très souvent de sa « soutane rouge » en évoquant sa vocation d’instituteur. Cependant, il ne cessa jamais de scruter avec compréhension et empathie l'univers dans lequel il évoluait. Dans cet ordre de pensée, Les Gardiennes - le film tout autant que le roman - flétrit la doctrine religieuse obtuse, négatrice d'amour et de vie, qui, à travers le destin de ses figures féminines, précipite les êtres dans l'exclusion et l'indignité dès lors qu'ils choisissent de vivre librement. Pérochon et Xavier Beauvois expriment avec tendresse où penche leur sympathie : ici, l'héroïne absolue c'est encore Francine, la servante à l'aubade cristalline incarnée par la miraculeuse Iris Bry ; Hortense (Nathalie Baye), femme entreprenante, équilibrée et de fort tempérament, obéissant elle-même à l'étouffante morale des conventions. 

 Les Gardiennes rappelle les circonstances dans lesquelles les épouses, en milieu paysan, sont devenues les gardiennes du foyer et de la terre. À l’ordre de mobilisation générale, intervenu un dimanche 2 août 1914, il faut adjoindre cet appel aux femmes françaises édicté le 6 suivant et toujours signé par René Viviani, président du Conseil des ministres. On y lit, entre autres, ceci : « […] Le départ de l’armée de tous ceux qui peuvent porter les armes laisse les travaux des champs interrompus : la moisson est inachevée, le temps des vendanges est proche. […] Je vous demande de maintenir l’activité des campagnes, des terminer les récoltes de l’année, de préparer celle de l’année prochaine : vous ne pouvez pas rendre à la Patrie un plus grand service. Ce n’est pas pour vous, c’est pour elle que je m’adresse à votre cœur. Il faut sauvegarder votre subsistance, l’approvisionnement des populations urbaines et surtout l’approvisionnement de ceux qui défendent à la frontière, avec l’indépendance du pays, la civilisation et le droit. »  Ainsi, fut fait, et de manière exemplaire. Quant au couplet sur « l’indépendance du pays, la civilisation et le droit », on sait maintenant ce qu’il vaut… Tout juste mentionnerons-nous, avec un brin d’humour, que l’ennemi de la « civilisation et du droit » était, à cette époque, l’Allemagne. À l'école communale de la République, les enfants eux-mêmes récitent le poème Les Boches, « goujats, sinistres et malsains tuant femmes et mioches ». Ce qui, en vérité, nous retient beaucoup plus, s’agissant de Pérochon et du film de Xavier Beauvois, c’est la « moisson inachevée » et « le temps des vendanges » à accomplir.

 Le romancier plaçait son récit à Sérigny, localité imaginaire, mais clairement dessinée comme se trouvant en bordure du marais poitevin, là où Pérochon enseignait – à Vouillé où il habitera jusqu’en 1920. Comme il faut s’y attendre, on a là toute une nature et un monde à dénicher. L’auteur n’y manquait pas, même si, au cœur de cette exploration étonnamment suggestive, des thèmes plus fondamentaux et personnels y étaient dialectiquement développés : l’irrépressible émancipation des femmes, tempérée par la lucidité de l’écrivain qui lui commande d’observer, tout autant, les obstacles et les freins que la société patriarcale érigent à son endroit ; le patient travail d’éducation et de pédagogie dans les campagnes, remède à l’ignorance et l’esprit obscurantiste ; le rejet des guerres et du chauvinisme patriotique ; l'intense passion pour la nature, le travail de la terre, le savoir-faire et la culture populaire. Aussi, l’œuvre d’Ernest Pérochon se révèle surtout comme une ode vibrante à ces paysages-là, à ces gens d’ici et à toute cette nature qu’il faut préserver. En dernier lieu, l’écrivain n’a pas besoin de se forcer pour nous faire admirer sa prose empreinte d’expressions typiquement régionales.

 Que ce soit au niveau du récit ou dans la définition des personnages, Xavier Beauvois et ses deux scénaristes, Frédérique Moreau et Marie-Julie Maille, n’ont, à quelques infimes détails près, rien modifié. Tout au plus, ont-ils transféré Les Gardiennes dans la région du Limousin, en Haute-Vienne. On dira simplement que l’on demeure en région administrative Nouvelle Aquitaine. Petite digression, on fera remarquer au passage qu'un très beau film quasiment contemporain, Le Semeur, réalisé par la débutante Marine Francen, mettait en relief une identique absence masculine dans un tout autre contexte historique, la révolte paysanne contre le coup d'État de Louis Napoléon Bonaparte en 1851. Inspiré d'un récit redécouvert (L'Homme semence), écrit par Violette Ailhaud en 1919, ce film avait d'identiques producteurs : Sylvie Pialat, l'épouse du réalisateur Maurice Pialat, et Benoît Quainon. On y reviendra. 

 Pour l'heure, ce qu’il faut louer chez Xavier Beauvois c’est le refus de la dramatisation événementielle et la fidélité à ce qui fait la quintessence du roman : la touchante vérité de ses personnages féminins, le tracé des coutumes et la description attentive du labeur quotidien, le combat mené par chacune des protagonistes en dépit de l’adversité et des vicissitudes historiques. Le réalisateur opte, à juste titre, pour un pessimisme de la raison et un optimisme de l'élan vital. Cela étant dit, Les Gardiennes n'omet pas la claire dénonciation des guerres absurdes, pourvoyeuses de morts et de destructions, que ce soit dans les dialogues ou les images : le travelling introductif sur les cadavres de soldats embrumés, jonchant les sols humides et couverts de feuilles calcinées par les opérations de guerre ; le cauchemar du fils Sandrail qui, au terme d'un corps-à-corps sanglant, croit découvrir, sous le masque à gaz ôté, le visage de son double allemand qu'il vient de lacérer de coups de poignard... C'est Clovis (Olivier Rabourdin), le gendre, qui le dit en ces termes : « Les Allemands, c'est des gens comme nous, c'est des ouvriers, des instituteurs, des paysans comme nous. »

 La plupart des critiques ont rendu un juste hommage à l'excellent travail de Caroline Champetier, l'habituelle directrice de la photographie de Xavier Beauvois. En conformité avec l'optique du cinéaste, Les Gardiennes, filmé en plans fixes ou en travellings modulés, souligne, avec une luminosité exceptionnelle, la quiète sérénité et l'imperturbable déroulement des travaux et des saisons.  Au sein de cet environnement visiblement impassible, les silhouettes humaines, détachées avec douceur mais dans une précision souveraine, mettent en relief le mouvement, le déplacement et la gestuelle des êtres et la valeur incommensurable qu'elle revêt. Que ce soit en intérieur ou en extérieur, la primauté est accordé, en plan rapproché ou en plan lointain, à l'expression du visage tout autant qu'aux gestes des individus. On ne pourra pas s'empêcher non plus d'admirer, en d'autres occasions, et captés souvent en perspective, l'ordonnancement des fermes, la typologie des habitations et la géométrie des champs cultivés. Il est évident que nous n'interceptons pas, ici, une paysannerie misérable telle que décrite plus haut. Il n'empêche : le travail reste pénible et l'immense mérite des femmes, Hortense, sa fille et Francine, y est nettement mis en relief. Parmi d'autres séquences remarquables, on notera celle de Nathalie Baye, les mains sur les hanches, observant avec un fier ravissement l'efficace moissonneuse-lieuse qu'elle vient d'acheter et qui s'éloigne dans le champ, en contraste absolu avec un plan précédent où, dans une lassitude atroce, elle s'écroule dans le sillon, à la remorque du cheval de trait et de la charrue ; enfin, et, surtout, celle des mains, à la poursuite l'une de l'autre, de Georges et de Francine caressant amoureusement la pierre d'un dolmen - monument mégalithique funéraire présent en Haute-Vienne - avant que l'un et l'autre s'étreignent dans la verdure. Faut-il répéter, une fois encore, en quoi la jeune Iris Bry constitue la divine surprise du film, éclipsant même Nathalie Baye et sa fille, Laura Smet, pourtant impeccables ?  

 Les Gardiennes ? Un superbe film paysan illuminé par la générosité, la souveraineté de la geste féminine et le sourire vermeil d'Iris Bry en chanteuse de bal, épitaphe ou épilogue c'est selon... 

Misha

 


 

Les Gardiennes. France, 2017. 134 minutes. Réalisation : Xavier Beauvois. Scénario : X. Beauvois, Frédérique Moreau et Marie-Julie Maille, d’après le roman d’Ernest Pérochon. Photographie : Caroline Champetier. Montage : M. J. Maille. Scripte : Agathe Grau. Musique : Michel Legrand. Décors : Yann Mégard. Costumes : Anaïs Romand. Production : Les Films du Worso. Producteurs : Sylvie Pialat, Benoît Quainon. Interprétation : Nathalie Baye (Hortense Sandrail), Laura Smet (Solange), Iris Bry (Francine Riant), Cyril Descours (Georges), Gilbert Bonneau (Henri), Olivier Rabourdin (Clovis), Nicolas Giraud (Constant), Mathilde Viseux-Ely (Marguerite), Madeleine Beauvois (Jeanne). Sortie : 6 décembre 2017. 510 467 entrées (©CBO).