Cléo de 5 à 7 (France, 1962 - Agnès Varda)

Belle en pure perte ?

 

 

L’hiver,

Je suis un corps à vide.

Florence, alias Cléo.

 


 

Synopsis :

Une chanteuse, Cléo, attend les résultats d'une analyse médicale - serait-elle atteinte d'un cancer ?

De la superstition à l'anxiété puis à l'effroi, de la rue de Rivoli au café Le Dôme, de chez elle, rue Huyguens dans le quartier Montparnasse, au parc Montsouris, elle va vivre quatre-vingt-dix minutes particulières...

 

En ouverture à la rétrospective consacrée à Agnès Varda, projection à l'Institut Lumière de Cléo de 5 à 7, bouleversant poème sur une femme en sursis et sur une capitale, transcendées par la caméra de Jean Rabier. Filmée en temps réel, l'œuvre est entrée justement dans la légende. 

Cinq ans auparavant, la réalisatrice sondait l'examen de conscience d'un couple parisien en vacances dans la région de Sète, au bord de l'étang de Thau. La Pointe courte c'était aussi le quartier où avait vécu Agnès. Si ce premier long métrage provoquait l'adhésion, c'est sans conteste par le regard attentif et compréhensif sur un monde méconnu : celui des pêcheurs de coquillage vivant dans de misérables bicoques et affrontant sans cesse les réglementations des autorités. Toutefois, la fusion n'opérait pas totalement : le sentiment prévalait qu'Agnès n'avait réussi qu'une moitié. Là où, précisément, nous ne doutions point de ses capacités. Cette autre partie du film paraissait moins convaincante : Philippe Noiret s'estimait, à bon droit, trop jeune pour le rôle et sa partenaire, Silvia Monfort, guère meilleure, entachait son incarnation d'une diction et d'une tonalité fastidieusement théâtrales. Nous n'avions ici qu'une promesse ou plutôt qu'une ébauche. 

De ces conventions littéraires, Cléo de 5 à 7 n'en conserve aucune et lorsque surgit quelque ornement de la phrase, c'est toujours - à travers les dialogues et les chansons - pour les parodier et les tancer avec humour. Car, du fond de son désarroi et de sa neuve indignation, Cléo/Florence - la chanteuse en vogue, côté public ; la femme qui souffre, côté privé - n'oublie jamais de laisser, à nos yeux ravis et étonnés, son humeur vagabonder et sa gaieté s'extérioriser, façon de conjurer le sort. Éviter de s'anéantir dans les prémonitions et les superstitions - la cartomancienne, le chapeau neuf de chez Francine qu'il ne faut guère porter un mardi, le miroir brisé au bas des escaliers, les masques africains en vitrine - et plutôt rechercher dans les contacts et les amitiés une branche salutaire. Cependant, rien n'est plus comme hier, c'est-à-dire comme il y a seulement quelques heures. La fragilité du destin aidant, Florence s'éveille : elle ne veut plus être seulement Cléo «femme-objet, femme-image, femme-reflet.» Après tout, la mort annoncée n'est peut-être pas mauvais augure : au bout, quelque étincelle d'espoir subsiste qui aboutira vers une métamorphose inespérée. Deux heures fatidiques avant de savoir : de 5 à 7, en réalité l'espace d'un film : 90 minutes, découpées en treize chapitres-temps. Selon Bernard Pingaud (La Revue belge du cinéma), « l'ironie mathématique de ces annonces est une manière de nous avertir, par l'absurde, que le temps ne compte plus. » Instants-fragments saisis dans leur vérité immédiate et pour l'éternité. Avec pour décor, la présence d'une cité obsédante : Paris, puisqu'il faut la nommer, Paris obstinée qui bat la mesure, bourdonnante, imprévue, spectatrice et indifférente au bonheur comme au malheur, Paris que personne n'aura rendue avec tant de luminosité et de discrète émotion.  À l'extérieur, ses quartiers, ses cafés-restaurants, ses maisons, ses monuments, ses ponts au-dessus de la Seine et ses quais, ses escaliers, ses jardins et ses taxis aussi - une femme conductrice d'une ID Citroën, quelle idée ! C'est une déesse (DS) qui se trompe : Cléo qui s'entend à la radio et se prend en horreur. Et ces infos que débite encore le transistor : les manifestants musulmans en Algérie et ceux d'ici, ouvriers et paysans de France, la Piaf malade... À l'intérieur, Paris et ses espaces de vie, ceux de Cléo et ceux de ses amis : un amant intermittent et pressé qui s'invite à toute heure (José Luis de Villalonga), des partenaires professionnels - un pianiste (Michel Legrand) et un plumitif (Serge Korber) -, et une danseuse au corps modèle, rejointe dans un atelier de sculpture (Dorothée Blank). Enfin, ô miracle, Parc Montsouris, l'heureuse rencontre d'un permissionnaire du contingent algérien (Antoine Bourseiller) : là, dans la lumière et le calme des jardins, se déploient les séquences les plus radieuses du film. Deux êtres qui se croisent puis se reconnaissent, et autour desquels la mort rôde. Deux êtres, épaule contre épaule, s'avançant face à la caméra, La Pitié-Salpêtrière en toile de fond. Cléo prononce alors : « Il me semble que je n'ai plus peur. » Yeux dans les yeux, en plan extrêmement rapproché, Antoine et Cléo enfin libérés. 

Le prodigieux ne s'invente pas : le cinéma c'est donc la vie. Du moins,  arrache-t-il de ces existences humaines de précieux reflets. Lumière et ses primes successeurs le voulurent ainsi. Varda et Cléo de 5 à 7 en réconcilie la poésie et le naturel. Paris, apprivoisée et non domestiquée, respire à son rythme : traversée d'arrondissements en arrondissements, à son insu, comme si Cléo n'aurait de sens qu'avec Elle, Paris-Lutèce, à la fois constante et coquette, terrible et clémente, mauvaise fille et mère protectrice ; Paris surprise en travellings quasi instantanés. Multiple et insaisissable, elle n'a toutefois pas besoin de Cléo. Ailleurs, des vies ; ailleurs, d'autres destinées. Proches parfois et éloignées tout autant : voyez, au restaurant, le large écran vitré qui réfléchit le visage divisé de Corinne Marchand ou qui partage la salle en deux : celle où s'attablent Cléo et sa gouvernante (Dominique Davray) et celle où se débattent deux jeunes amoureux tourmentés (env. 9/10e mn). Deux univers limitrophes et cloisonnés ; nulle rencontre possible. La présence du miroir crée un double effet split screen. Ici, point besoin d'artifice technique. Au-delà, Cléo de 5 à 7, c'est l'immédiateté du temps présent délivré pour une éternité. Voilà pourquoi Cléo nous hante. Et la performance ainsi réalisée ne procède d'aucune contrainte : point d'impératifs budgétaires et point de reconstitutions obligées ! Il faut plutôt guetter l'inspiration. Et lorsqu'elle jaillit, la saisir au vol... et remercier le hasard ! Cléo de 5 à 7 est une œuvre providentielle, incontestablement. Au cœur de ce trésor, se blottit une fine merveille que Cléo découvre chez Raoul, le compagnon de Dorothée (Raymond Cachetier, lui-même photographe de plateau et projectionniste) : ce sont Les Fiancés du Pont MacDonald, burlesque muet, où Jean-Luc (Godard), aux allures d'Harold Lloyd et aux côtés d’Anna (Karina), jette dans la Seine ses lunettes de soleil qui l'empêche de voir l'existence autrement qu'en noir. Plus qu'un symbole («le film chéri de la Nouvelle Vague»), Cléo de 5 à 7 est un hommage au cinématographe, celui qu’on nommait ainsi et qu’on regardait alors comme un pur miracle.

MS


 

Cléo de 5 à 7. France-Italie. 1961. 90 minutes. Noir et blanc, format : 1,66. Réalisation, scénario et dialogues : Agnès Varda. Assistants-réalisateur : B. Toublanc-Michel, Marin Karmitz. Photo : Jean Rabier, P. Bonis, A. Levent. Musique : Michel Legrand. Montage : Pascale Laverrière, Janine Verneau. Décors et costumes : Bernard Evein. Costumes : Alyette Samazeuilh. Production : G. de Beauregard, C. Ponti. Interprètes : Corinne Marchand (Cléo/Florence), Antoine Bourseiller (Antoine, le soldat), Dominique Davray (Angèle, la gouvernante), Dorothée Blanck (Dorothée), Michel Legrand (Bob, le pianiste), José Luis de Villalonga (l'amant). Sortie en France : 11 avril 1962.

 


 

L'action était censée se dérouler un 21 mars. En réalité, elle eut lieu le 21 juin 1961. Les horaires furent donc décalés afin de conserver l'idée originale : "capter dans Paris le passage merveilleux de l'hiver au printemps avec les jardins passant du dessin à la plume à la peinture impressionniste." (Agnès Varda).


 

Corinne Marchand, Antoine Bourseiller

« Cléo de 5 à 7 » et ses fiancés du pont MacDonald : Anna Karina et Jean-Luc Godard