• L'Arbre aux sabots / L'albero degli zoccoli 

Italie - 1978, Ermanno Olmi

 


 

Avant-propos :

« Mal payé, mal logé, mal nourri, accablé par un travail écrasant qu’il accomplit dans les conditions les plus insalubres qui soient, pour le paysan chaque conseil d’épargne est une ironie, chaque loi qui le déclare libre et égal à tout autre citoyen est un sarcasme amer. À lui qui ne sait rien de ce qui se trouve au-delà de sa commune, le nom même d’Italie signifie service militaire, signifie impôt, signifie toute-puissance des classes aisées. […] Le percepteur et le carabinier : voilà les seuls missionnaires de la religion de la patrie au milieu des masses abruties de nos campagnes. » (Baron Sidney Costantino Sonnino, futur Président du Conseil, intervenant au Parlement en 1880).


Liminaire

Une cascina a corte (ferme typique de la plaine du Pô lombarde), aux environs de Bergame, entre l'automne 1897 et l'été 1898. Quatre familles de métayers y vivent, partageant leurs joies et leurs peines dans une ferveur et une solidarité infaillible. Tous obéissent au propriétaire à qui revient les deux tiers de la moisson. Il y a d'abord la famille Batisti : le père Anselmo cultive des tomates en secret ; les parents qui auront bientôt un nouveau-né n'envoient qu'un garçon à l'école, Minek, et ceci parce que le curé le leur conseille. Un jour, Minek casse son sabot et son père, trop pauvre, le lui en taille un nouveau dans le tronc d'un peuplier qu'il a abattu en fraude. Lorsque l'intendant l'apprend, les Battisti sont chassés de la ferme. Les autres familles assistent, derrière leurs fenêtres, affligées et impuissantes, à leur départ dans l'obscurité. 


 


 

  • Ermanno Olmi chérissait, au fil des ans, et, au coin secret de son âme, « L’Arbre aux sabots ». Sans doute, devint-il réalisateur afin d’y traduire en images ce fabliau miraculeux, d’en conserver les sortilèges d’une poétique de l’oralité contadine ; afin justement de rendre au particulier sa vocation instantanée à l’intemporel et l’universel. Nos histoires, entrelacées et multipliées, aussi surprenantes et variées qu’elles puissent être, ne sont au fond que l’expression de notre humanité. Comment pourraient-elles survivre si nous cessions d’en alimenter le feu ? Question : Par quel détour étonnant aurait-on pu préserver, dans leur pureté inaltérée, l’exacte mémoire de ces récits ?  « Je n’en sais rien, affirmait le cinéaste lombard. De toute évidence la mémoire opère ses choix : elle maintient certaines choses plus vivaces ; mieux encore, elle vous les restitue au moment même où vous avez besoin qu’elles soient restituées. Peut-être existe-t-il une forme de « biologie de la mémoire » : quand on a besoin de certains corps ou de certains anticorps, la mémoire les sécrète… […] Le village où nous avions tourné se trouve à peu de kilomètres de celui de mon enfance. Mon père était de Romano, à côté de Brescia, et ma mère de Treviglio, à côté de Bergame. » (in : « Positif » n° 210/1978). Bien sûr, « L’albero degli zoccoli », situé dans une province de l'Italie du Nord, insinue l’extinction regrettée et préjudiciable d'une conception panthéiste de la vie, de la terre et du travail. Le circonscrire dans l’espace étriqué d’une veillée funèbre serait néanmoins erroné : l’actualité immédiate – celle d’un environnement, d’une agriculture et d’animaux contaminés - rend de plus en plus troublante la contemplation d’un réalisateur – décédé un 7 mai 2018 - qui perpétua, jusqu’à son dernier souffle, la foi en un monde épris de respect et de dignité.   

 

S.M


 

  •   Frasi            

 

« Avant tout, ce n'est pas une reconstitution rigoureuse, scientifique. Je suis retourné dans cette ferme de ma mémoire comme il y en avait beaucoup quand j'étais enfant. » (Ermanno Olmi).

« Cette sérénité du ton, accordée au rythme des saisons qui découpent le film, fait toute sa force. Sans décoller du quotidien pour faire la leçon à l'histoire, ou à ces paysans qui l'écrivent, sans charger de positivité un héros ou un commentateur éclairant les perspectives, il dit, d'une voix unie, ce qu'eut d'irrémédiable le gâchis de cultures anciennes, de destins personnels et d'intelligences, qui marqua l'introduction à la campagne de rapports fondés sur le rapide profit. » (Emile Breton)

« Parlée en dialecte, cette chronique est une bouleversante méditation lyrique sur la civilisation terrienne du siècle dernier : elle met en évidence une dimension spirituelle que nous avons perdue. [...] Cette archéologie passionnée débouche au cœur d'une beauté sublime que d'aucuns, trop hâtivement, ne manqueront pas de qualifier [...] de passéiste idéaliste, alors qu'elle interroge, au contraire, avec une force exceptionnelle, notre présent et notre avenir. [...] À cet égard, le titre, apparemment folklorique, dégage d'emblée le sens profond de l'œuvre [...] » (Freddy Buache)

 

« La valeur du film tient à la contradiction, ou du moins à la tension, entre ses aspects réalistes et son mouvement poétique. L'usage du parler bergamasque, facile à distinguer de l'italien parce qu'il possède une classe de voyelles particulière, est évidemment dicté par la volonté d'être fidèle à la réalité : cela va si loin que le curé fait des barbarismes bergamasques lorsqu'il parle latin, disant "filius" pour "filios", par exemple. Mais Olmi ne tombe jamais dans le piège de la reconstitution, qui fait de l'artiste le serf de l'historien, puisque celui-ci veut à tout prix exhiber ce qu'il a eu tant de mal à retrouver. La valeur archéologique de L'albero degli zoccoli paraîtra assez faible à tous ceux qui ont connu l'agriculture d'avant le tracteur. Aucun attendrissement suspect n'entoure ici les vieux pressoirs ou les manèges pour faire le battage ; le mobilier n'est même pas très rustique. Le seul archaïsme réside dans l'emploi d'une sorte d'araire pour un grand labour, alors que la charrue Brabant est apparue au début du XIXe siècle : il est vrai que l'araire tend à devenir le signal convenu de l'antiquité rustique au cinéma. Pour l'essentiel cependant la restitution d'Olmi s'appuie moins sur la présence d'objets anciens que sur l'absence d'objets modernes. Il a dépouillé la campagne et le travail rural, à la recherche d'un paysan aux mains nues, ou dont les outils sont tellement polyvalents qu'ils restent aujourd'hui encore indispensables, et n'ont donc rien d'exotique. D'ailleurs la justesse du film ne s'appuie jamais sur les choses, mais toujours sur les gestes. La passion du réel n'entraîne pas Olmi à détailler les coutumes et l'entourage. Si minutieuse qu'elle soit, la mise en scène ne va pas sans un certaine distance, mesurée moins par le respect que par le souci de donner du champ à l'action humaine. Dès lors on s'éloigne de la chronique pour entrer dans la poésie. [...] » (Alain Masson, « Positif », n° 210, 1978)

 


 

Réalisation, scénario, photographie et montage : Ermanno Olmi. Production : RAI, Italnoleggio Cinematografico. Directeur de production : Attilio Torricelli. Musique : J.-S. Bach (orgue : Fernando Germani). Son : Amedeo Casati. Décors : Enrico Trovaglieri. Tournage : Autour de Treviglio, Bergame et Brescia.   Interprètes : Des paysans bergamasques de la région natale du réalisateur : Luigi Ornaghi (Batisti), Francesca Moriggi (sa femme), Omar Brignoli (l'adolescent Minek), Teresa Brescianini (la veuve Runk) etc. 178 minutes. Palme d'or au Festival de Cannes 1978.

 


  •  Les années 1970 furent les plus fastes pour le cinéma italien. Un an auparavant, Padre Padrone des frères Taviani obtenait la récompense suprême à Cannes, mais beaucoup auraient préféré le sublime Une journée particulière d'Ettore Scola, avec Marcello Mastroianni et Sophia Loren. En 1972, deux films à caractère politique et également italiens obtenaient conjointement la Palme d'Or : La Classe ouvrière va au paradis d'Elio Petri  et L'Affaire Mattei de Francesco Rosi, dans lesquels brillait comme acteur principal Gian Maria Volonté. 


 

 

 

Francesca Moriggi

135e min. « L'albero degli zoccoli ». Après s'être mariés à l'église, les époux Batisti, se rendent par voie fluviale à Milan. Au cours de la traversée, les voyageurs aperçoivent de la fumée au-dessus de la rive. Le prêtre évoque les batailles entre soldats et manifestants notamment à Porta Vicentina. On aura l'occasion d'en ressentir le climat dans les rues de la cité parcourues de carabiniers à cheval et d'hommes menottés. Au sujet de ces séquences, Olmi déclare : « (Nous les avons tournées) en partie à Milan, en partie à Pavie, dans des ruelles qui sont restées comme autrefois. Le fleuve est le Naviglio ; en effet ma grand-mère racontait son voyage de noces, comment elle avait été à Cassana d'Adda et comment là elle avait pris cette grosse barque avec des marchandises et des bancs. Sur le Naviglio, près de Pavie, il y a les dernières grosses barques, et c'est là que j'ai tourné. »
Ermanno Olmi confirme avoir songé aussi à un célèbre précédent littéraire : « I promessi sposi » («Les Fiancés ») d'Alessandro Manzoni. « Il est clair, dit-il, qu'au-delà des intentions du romancier, il existait une réalité à laquelle il se référait, et je ne comprends pas pourquoi j'aurais dû hésiter à puiser dans une réalité qui est notre patrimoine, à tous. » Olmi ajoute néanmoins : « La fin du voyage est ici différente. Les époux de "L'albero degli zoccoli" reviennent au village plus unis que jamais et avec un enfant.» L'autre différence avec l'écrivain tient au fait que chez lui nous sommes au XVIIe ; le héros Renzo Tramaglino est ouvrier dans une filature et non pas paysan. Quand il découvre les rébellions populaires à Milan, il cherche à comprendre. Les ruraux d'Olmi traversent au contraire ces événements comme des étrangers. « Le monde paysan était en train de vivre sa propre fin, dans l'ignorance de tout cela », conclut Olmi.