Le Traître (Il traditore) 

Italie, 2019 - Marco Bellocchio 

Siciliano vero ?


 

 https://www.arte.tv/fr/videos/083837-000-A/le-traitre/

 

Liminaire

 Septembre 1980. Dans une somptueuse villa de Palerme, les figures les plus importantes de Cosa Nostra fêtent Santa Rosalia, patronne de la ville. Il s’agit surtout de « pacifier » les conflits au sein de la mafia. Tommaso Buscetta, exilé au Brésil, est présent. Il demande à Pippo Calo, son vieil ami, de protéger ses fils. Cependant, les règlements de compte se poursuivent et avec toujours plus de cruauté. De nombreux participants à la réunion des clans sont liquidés : Stefano Bontate, le prince de Villagrazia (« Il Falco»), son bras droit Salvatore Inzerillo (« Totuccio »)… C’est le prologue de la seconde guerre de la mafia au cours de laquelle tomberont un millier d’hommes. Les deux fils de Buscetta sont assassinés. Le « boss des deux mondes » est arrêté au Brésil, accusé de trafic de drogue. Incarcéré à Rio, il doit être extradé en Italie. Dans le fourgon cellulaire, il tente de se suicider à la strychnine. Sauvé, il se retrouve à Rome, où, en prison, il se décide à collaborer avec la justice, en particulier avec le juge anti-mafia Giovanni Falcone…

 

 


 

 ≈ Bellocchio n’a pas négligé les faits : il s'est entouré, à cette fin, de Francesco La Licata, un expert de la Mafia et de Saverio Lodato, historien qui a réalisé le dernier entretien public de Tommaso Buscetta. Le film est ponctué de noms – ils sont vérifiés et vérifiables -, de dates (chronologie non uniquement linéaire, quatre flash-backs ou le travail mémoriel du héros) : toutes s’insèrent dans l’histoire authentique de Cosa Nostra et de la justice italienne. Rien ici ne relève pourtant de l’enquête en forme de puzzle chère à Francesco Rosi. Il traditore c’est les allers-retours, constitués d’arrestations, de peines de prison, de tortures et d’extradition, de celui qu’à Palerme et alentour, on appellera bientôt le « traître », celui que la presse aura surnommé le repenti (« pentito »), mais qui fut aussi le « boss des deux mondes », un « parrain » de l’héroïne et, à n'en point douter, un criminel redoutable. 

 Pourtant, et dès l’introduction, on aura compris qu’aux yeux de Tommaso Buscetta, supérieurement composé par le grand Pierfrancesco Favino, le « traître » c’est forcément Pippo Calò, le « caissier de la mafia », devenu l’allié du clan Corleonesi et du sanguinaire Totò Riina (U curtu, le Petit), le vrai capo de la Cupola (la fameuse Commission de la Mafia sicilienne), qui avait été formé à bon école avec un autre corléanais, Luciano Leggio, « l'homme au cigare » (Il imitait le Brando du Parrain !), assassin notoire du syndicaliste et résistant Placido Rizzotto en 1948. On le voit incarcéré (et on le reconnaîtra dans le film) lors du maxi-procès du milieu des années 1980 - 475 inculpés ! Quant à Pippo, il devait protéger les deux fils de Don Masino alias Buscetta. Il a fait l’exact contraire. Jusqu’à la conclusion, Bellocchio brode admirablement sur l'ambiguïté du titre : au procès de Palerme, à l'été 1996, celui de l’ex-président du Conseil Giulio Andreotti, Pippo, enfermé dans sa « cage », interpelle, railleur, Don Masino et lui chante Siciliano vero, adaptation de l'Italiano de Toto Cutugno.

Bellocchio livre à sa manière des clefs de compréhension du drame sicilien.  « Il traditore » c’est forcément l’acte d’amour d’un Italien à la Sicile. Le complexe sicilien n’est-il pas qu’une comédie cyniquement mise en scène ailleurs ?  La réalité n’est-ce pas celle d’un déséquilibre sciemment entretenu par des élites au pouvoir en Italie ? De fait, le « pacte » conclu entre Buscetta et le juge Giovanni Falcone n’est que le reflet d'un épilogue – la fin d’un monde – et non la fin du banditisme, de la drogue et de la criminalité qui fleurissent partout dans le monde et non uniquement en Sicile. Certes, grâce à Buscetta en particulier, les mécanismes de Cosa Nostra nous furent révélés. Dans un entretien testamentaire publié en 2005 par « La Repubblica » de Rome, celui-ci affirmera : « L’Etat avait réussi, grâce à un petit groupe d’hommes d’honneur qui s’étaient sentis trahis par Cosa Nostra, à démonter pièce par pièce, comme un puzzle, cette organisation, à en comprendre, grâce à l’intelligence aiguë de Giovanni Falcone, les méthodes, les habitudes, la dangerosité. Ça n’a pas été un travail facile. Ça a même été une tragédie, qui devrait rester dans la mémoire de tous ceux qui veulent bien se souvenir. Une tragédie pour les magistrats : Falcone est mort, Borsellino est mort [assassinés en Sicile à trois mois d’intervalle, en 1992, par les grands parrains mafieux]. Une tragédie pour nous : j’ai subi, ainsi que les autres, tous les deuils, toutes les infamies, tous les sarcasmes. Treize ans après, je suis encore un homme qui doit se cacher au bout de la terre sous un faux nom. Qui a gagné ? Qui a perdu ? Parfois, je me sens vaincu, comme Totò Riina, qui pourrit en prison. » La confrontation entre Falcone et Buscetta, admirablement mise en scène par Bellocchio, est éloquente. Don Masino alias Buscetta dit à Falcone, incriminant les gens de Corleone : « Je suis resté un homme d’honneur. Ce sont eux qui ont trahi tous les idéaux de Cosa Nostra. Je ne me considère pas comme un repenti. » Mais quels furent, à supposer qu’il en existât, les « idéaux » de l’ « uomo d’onore », ceux de « l'honorable société » tout entière ? Don Masino émet sans discontinuer une vérité pour un mensonge par omission : de fait, la justice est censée discerner comme il se doit. Il reste certainement un brin d’amour et de reconnaissance chez Tommaso Buscetta (« un homme à femmes », selon Toto Riina qui se contente de lire les journaux à fort tirage !). On veut espérer que Don Masino, « le simple soldat » de Cosa Nostra, dix-septième enfant d’un pauvre artisan verrier et coupable au premier degré néanmoins, en souffre lorsqu’il fredonne, la larme à l’œil et au jour de son 68e anniversaire, un couplet de Historia de un amor de Carlos Almaran. Il traditore est une superbe réussite, une œuvre intelligente et populaire, digne du grand cinéma italien.  

 MS

 


 

Le Traître (Il traditore). Italie, France, Allemagne, Brésil, 2019. 151 minutes. Réalisation : Marco Bellocchio. Scénario : M. Bellocchio, Ludovica Rampoldi, Vallia Santella et Francesco Piccolo, avec la collaboration de Francesco La Licata. Photographie : Vladan Radovic. Montage : Francesca Calvelli. Musique : Nicola Piovani. Décors : Andrea Castorina. Costumes : Daria Calvelli. Son : Gaetano Carito et Adriano Di Lorenzo. Production : IBC Movie, Kavac Film et Rai Cinema. Producteurs : Beppe Caschetto, Viola Fügen, Simone Gattoni, Caio Fabiano Gullane, Alexandra Henochsberg, Attilio Moro et Michael Weber. Interprétation : Pierfrancesco Favino (Tommaso Buscetta), Luigi Lo Cascio (Totuccio Contorno), Fausto Russo Alesi (Giovanni Falcone), Maria Fernanda Candido (Maria Cristina, l’épouse de Buscetta), Fabrizio Ferracane (Pippo Calo)., Nicola Cali (Totò Riina). Sortie en France : 30 octobre 2019. 


 

  • Extrait d'interview avec Marco Bellocchio 

 Q : La relation avec Falcone (Fausto Russo) et Buscetta (Pierfrancesco Favino) ressemble à celle d'un psychanalyste et de son patient.

 Marco Bellocchio : « Cette relation difficile entre le juge et le « repenti » ne m'effrayait pas, mais, en défendant l'héroïsme de Falcone, fût-il compréhensible, je craignais les images sans inspiration, conventionnelles. C'est surtout grâce au montage qu'a vu le jour une relation entre deux personnages séparés, et pas seulement par la table. Tous deux trouvent un intérêt commun à collaborer. Enzo Biagi [ndlr : célèbre journaliste ayant réalisé un film sur la mafia, Una storia, dans lequel apparaît Tommaso Buscetta] et d'autres le disaient : c'est comme si Falcone avait conquis la confiance de Buscetta. Après l'assassinat de Falcone, Buscetta, comme s'il le lui avait promis, s'acharne à continuer l'enquête commencée avec Falcone, mais il n'y réussit pas. Il lui manque un garant comme Falcone. Il revient en italie parce qu'il veut revenir sur la scène, mais aussi pour se réhabiliter par rapport à Falcone. »

(Entretien avec Lorenzo Codelli. Rome, 18 juillet 2019, traduction : Christian Viviani) 


 

Fausto Russo (Giovanni Falcone) et Pierfrancesco Favino (Tommaso Buscetta)