Rachida

(Algérie, 2002 – Yamina Bachir-Chouikh)

 

 


 

†Avec une pensée pour la réalisatrice, décédée ce 3 avril 2022

 


 

Liminaire

 

Alger. Durant la décennie noire des années 1990, Rachida, institutrice débutante dans un quartier populaire, est brutalement abordée par quatre jeunes hommes. Parmi ceux-ci se trouve Sofiane à qui elle a enseigné. Il exige qu’elle dépose une bombe dans l’école. Elle s’y refuse. Rachida est alors abattue. Elle en réchappe par miracle. Accompagnée de sa mère, elle se réfugie alors à la campagne dans une villa appartenant à Yasmina, sa directrice. Hélas, la violence est partout. « Tout le pays est ainsi », affirme celle qui examine la cicatrice de Rachida. 

 

 

 ≈≈ Rachida est l’œuvre d’une décennie qui plongea une nation entière dans le chaos. Qu’un tel film ait été imaginé en ces temps d’infamie et de haine n’a rien d’un miracle. Même s’il fut a priori inenvisageable. Enfin, qu’une femme en soit la réalisatrice aurait pu surprendre l’observateur insensible. Rachida fut de surcroît le premier-né de Yamina Bachir-Chouikh. Celle-ci n’était pas une débutante au cinéma. Elle avait officié auprès de tant d’autres, comme scripte auprès de Merzak Allouache (Omar Gatlato) et de Mohamed Lakhdar-Hamina (Vent de sable), puis comme monteuse sur quatre films de son époux, Mohamed Chouikh, et aussi pour Okacha Touita (Le Cri des hommes). Face à l’immense détresse qui secouait son pays, face à l’atrocité des crimes que l’on commettait, face à l’injustice ignoble, on n’aurait pu rester muet. Au-delà de la douleur, celle qui étreint la gorge, qui brouille l’entendement et plonge alternativement dans l’effroi ou la haine… retrouver l’expression la plus juste et la plus claire afin d’être compris. Il le fallait absolument. Qui aurait pu exprimer vraiment la souffrance, la colère et l’ampleur de la tragédie ? Sans nul excès des passions et des sens ?

 L’histoire du cinéma algérien laissera Rachida comme le témoignage de ces temps d’infortune. Yamina Bachir-Chouikh était une femme : elle était passionnée, sensible, intelligente et ce qui l’animait depuis toujours c’était l’avenir de son pays. Les films de son époux et ceux des autres, elles les avaient au cœur, elle y avait donné le meilleur d’elle-même parce qu’elle y croyait. Ces films, par leurs thèmes, l’art et le savoir-faire qu’ils exigeaient, l’avait préparée. Une étincelle, un feu qui consume, un brasier qui s’allume : Yamina Bachir-Chouikh passerait, tôt ou tard, derrière la caméra. Envers tous et surtout contre tout, quoi qu’il en coûte. Il faut sûrement entendre, ici ou là, derrière les mots de son héroïne, Rachida, ou à travers ceux des autres interprètes féminines du film, la voix de Yamina. Cette voix c’est aussi celles des femmes algériennes. Elles... Elles qui ont tant ployé (et ploient encore) sous le joug des traditions ancestrales qui vouent la femme au servage. Elles, majoritairement, pressentaient entièrement ce qu’on leur promettait avec l’Islam des « fous d’Allah ». « Comment se taire alors que le pays n’est que douleur ? », hurle Rachida (Ibtissem Djouadi). Cet immense cri survenu du fond des âges, qui d’autre qu'une femme eût pu le pousser avec pareille indignation ? Avec semblable détermination ? Ici, en Algérie, mais partout ailleurs également ? Ces femmes ne cessent de se succéder dans Rachida : veuves, à la conclusion, leur deuil est immense ; mais, à travers le deuil, mais aussi le viol (celui de tante Zohra, l'autre grande figure féminine du film jouée par Rachida Messaouden), leur réprobation saute aux yeux de celui qui sait observer. Et qu'à l'écran, Yamina nous montre avec force. Que l'on contemple, à la suite ou à l'arrêt, les plans rapprochés des femmes de l'entourage de Zohra : on est absolument saisis. Il n'y a rien de plus vrai que ce constat : tant que la femme demeurera opprimée, maintenue en état d'infériorité, l'intégrisme religieux ne désarmera pas, quelle que soit la couleur qu'il revêtira. Captif de ses propres préjugés et de ses coutumes infondées, l'homme ira, le dos courbé, sur son chemin de misère. Et d'autres filles, comme la petite Kalima, continueront de ne pas vouloir grandir ou de rêver d'aller sur la lune, « la seule qui ait un joli sourire. » Une séquence nous paraît symbolique, à ce titre, des paradoxes vécus dans certaines familles algériennes. Il nous faut certes l'envisager avec un brin d'humour - c'est plutôt rare dans ce film essentiellement tragique : un jeune chômeur, très épris de la fille d'un père de famille tranquille, frappe énergiquement à sa porte. Effrayé, l'homme croit qu'il s'agit des « gens du GIA » et commande à ses proches de se cacher et de faire les prières d'usage. Lorsqu'il s'aperçoit qu'il a affaire à un « soupirant » qui lui crie : « Est-ce un péché d'aimer dans ce pays ? », il s'empare de son fusil et le menace en le réprimandant ainsi : « Tu viens bafouer mon honneur en pleine nuit ?! »  

Yamina nous a quittés, hélas. UN seul film, un seul, nous le regrettons c'est vrai, mais c’est beaucoup… Et c’est peut-être le plus beau, le plus accompli, le plus bouleversant du cinéma algérien.

MS

 

 


  • Mots

 

     -   « On a déjà évoqué, à propos du terrorisme en Algérie, la saisissante image du film qui a frappé les esprits au moment de son lancement : on y voit la superbe actrice Ibtissem Djouadi ouvrant tout grand la bouche dans un immense cri où la fureur l'emporte, semble-t-il, sur tous les autres sentiments. De ce cri on pourrait dire qu'il résume à lui seul le caractère tragique du film, dans la mesure où il est aussi l'expression désespérée d'une révolte impuissante. Il y a tragédie lorsque l'héroïne est prise dans des événements qui la dépassent, contre lesquels elle ne peut rien, et dont elle sent qu'ils l'emportent malgré elle, comme si le sol se dérobait sous ses pieds. » 

[Denise Brahimi, 50 ans de cinéma maghrébin, Minerve.]


 

- Extrait d'entretien avec la réalisatrice

 Q : Vous avez longtemps travaillé comme monteuse, qu'est-ce qui vous a poussé à passer à l'écriture, et à la réalisation ?

Yamina B. C. : Le passage à la réalisation a été pour moi comme une thérapie. Je vivais dans un climat de peur, de terreur, j'avais envie de l'exprimer. Il ne s'agissait pas de privilégier ma douleur personnelle, mais de parler de celle des autres. L'écriture a été difficile, car en règle générale la douleur obscurcit le jugement. On devient facilement haineux par rapport aux gens qui nous font subir cet état de fait. [...] me demander : « Qu'est-ce que je veux dire, qui sont ces gens que je veux montrer ? » Je ne pouvais raconter qu'une histoire d'hommes et de femmes. La douleur est humaine, elle n'est ni politique, ni militaire. 

 

Q : À travers Rachida (Ibtissem Djouadi) et sa mère (Bahia Rachedi), vous tracez le portrait de deux femmes blessées.


Yamina B. C. : En fait, je montre trois générations de femmes, il y a Rachida, sa maman, et la petite Kalima qui rêve d'aller sur la lune. Elle, c'est l'Algérie de demain... Rachida subit la violence terroriste, sa mère a subi une autre violence, de tradition. C'est une femme divorcée, une paria. Elle a quitté son mari quand il a pris une autre femme, pourtant c'est elle qui subit les médisances. « Une divorcée reste une divorcée, même si c'est une sainte », dit-elle. Rachida est une femme moderne. Elle a son insouciance, sa gaieté, elle aime se maquiller, elle a un fiancé. Elle veut pas se poser de questions, comme beaucoup d'Algériens à l'époque. Quand le terrorisme a commencé ses actions, tout le monde pensait être en dehors du conflit. [...] Personne n'osait élever la voix. On se méfiait les uns des autres, de son propre père, de ses frères, de ses cousins. La société a commencé à se construire sur la suspicion. C'était très difficile de gérer le quotidien dans ce climat infesté. Rachida n'est pas une militante. Elle aspire à une vie normale. Elle le dit, et en arabe sa phrase reste plus dure que dans la traduction : « Je ne demandais qu'à m'épanouir au sein de cet exécrable fumier, de ce dépotoir qu'est devenue l'Algérie et la société algérienne. »

[Entretien, octobre 2002 - Les Carnets du Paradoxe]   

 

 


 

 

 


 Rachida. Algérie, France, 2002. 100 minutes. Réalisation et scénario : Yamina Bachir-Chouikh.  Photographie : Mustapha Ben Mihoub, Olivier Baillon, Lounissi Khalfaoui, Rachid Lakhdar-Hamina. Musique : Anne-Olga de Pass. Extraits musicaux : Cheb Hasni, la formation Essendoussia, Reinette l'Oranaise, El Anka, Nar Ouelfi, Cheb Akil, S.O.S. Son : Rachid Bouafia, Martin Boisseau, Djamel Bouaf. Montage : Cécile Andreotti, Yamina Bachir-Chouikh. Scripte : Kamel Laide. Costumes : Mahmia Aarar. Régisseur général : Mohamed-Chabanne Chaouche. Sponsors : Renault Algérie, DHL Algérie, Hôtel El Ryadh, ONCI, ONDA, ENRS. Production : Canal +, Ciel Production, Ciné-Sud Promotion, Gan Cinéma Fondation, Ministère de la Culture de la République française, Arte France. Sortie : 21 mai 2002 au Festival de Cannes (section Un certain regard). Interprétation : Ibtissem Djouadi (Rachida), Bahia Rachedi (Aïcha), Rachida Messaouden (Zohra), Zaki Boulkenafed (Khaled), Hamid Remas (Hassen), Amel Chouikh (la mariée), Abdelkader Belmokadem (Mokhtar), Amel Ksil (Fatima), Nacéra Merah (Yasmina), Narimen Lallali (Karima), Azzedine Bougherra (Tahar), Kamel Adouani (médecin), Mustapha Merbout (1er agresseur), Réda Belghiat (père de Karima), Lynda Sellami (mère de Karima), Lynda Fares, Djatout Kamel (Sofiane). Le film est dédié au frère de la réalisatrice, Mohamed, à Zakia Guessab et aux autres…

 


 

L'institutrice Rachida (Ibtissem Djouadi)

Rachida Le film