Albert Camus : Fragments d’un combat.

1938-1940 Alger Républicain 


 

 

 L’auteur de « La Peste » fit ses débuts au journal « Alger Républicain » en octobre 1938. Son expérience d’écrivain est déjà suffisamment affermie. Parallèlement à ce travail de journaliste, Camus poursuit, à un rythme ralenti, son activité théâtrale et culturelle. C’est au moment du Front populaire et des promesses d’amélioration du sort des Algériens musulmans qu’apparaît un quotidien qui se veut l’expression réelle du peuple algérien. Ce fut une première : le surgissement d’une presse écrite indépendante et non équivoque dans un pays entièrement asservi par la propagande coloniale officielle. Les slogans qui occupent les premières du journal sont évocateurs : « Alger Républicain n’est pas à vendre, sauf à ses lecteurs. » ; « Les gens qui croient à la toute-puissance de l’argent se réservent des déconvenues avec Alger Républicain. » Le 15 janvier 1938, les rédacteurs présentent leur journal ainsi : « Un journal d’information […] qui s’attache à servir à ses lecteurs des nouvelles vraies et complètes, puisées aux meilleures sources, avec un souci constant d’honnêteté et d’objectivité. » « Il visera à être le porte-parole de l’Algérie auprès du gouvernement, du Parlement et de l’opinion publique de la métropole. » « L’émancipation de nos frères indigènes et la satisfaction de leurs légitimes aspirations seront également le souci permanent d’Alger Républicain. » Au mois d’octobre suivant, on peut même y lire ceci : « « la majorité des journaux ne sont plus des organes faits pour défendre des idées ; ce sont de grandes entreprises commerciales montées par des hommes d’affaires ou exploitées par des journalistes inféodés aux banques et aux trusts […] »

 Ce qui demeure aujourd’hui un sujet d’émerveillement c’est bien cette continuité morale dont « Alger Républicain » s’est fait le héraut, au fil des décennies, et quelles que soient les vicissitudes et les évolutions proprement politiques parfois nécessaires. Dans l’histoire de la presse algérienne, « Alger Républicain » reste un phare et une espérance. La voix de ceux qui souffrent, la voix de ceux qui travaillent et font la gloire d’un pays vit et vivra grâce, entre autres, à « Alger Républicain ».

 Or, dès les débuts, « Alger Républicain » inquiète les milieux de la colonisation. Avec un temps de retard, mais sans traîner néanmoins, les organes de presse au service du colonialisme envoient leurs meilleurs éléments sur des terrains qu’ils dédaignent habituellement, avec la volonté de démentir, armés d’une bonne dose de mauvaise foi, les enquêtes ou les observations faites par les journalistes du jeune quotidien. Au-delà, existent aussi les moyens plus détournés, essentiellement économiques et financiers, pour empêcher le développement d’une presse libre. À l’orée de son existence, Albert Camus aura partagé et fait vivre un tel idéal. Nous reprendrons ici un aspect et un moment crucial du travail d’Albert Camus à travers son enquête en Kabylie reproduite en partie dans « Fragments d’un combat » (1938-1940, Alger Républicain) publié chez Gallimard en 1978, édition établie et annotée par Jacqueline Lévi-Valensi et André Abbou.

 Le reportage de Camus en Kabylie est indubitablement l’ensemble le plus intéressant de la collaboration de l’écrivain à « Alger-Républicain ». Il se compose de onze articles relativement longs. Camus y attache une véritable importance : il les aura repris en 1958 dans « Actuelles III » (Chroniques algériennes).

 Que les régions sondées et les habitants côtoyés soient largement méconnues du public citadin européen c’est un fait, mais ce qui frappe surtout c’est la description de l’effroyable misère des masses musulmanes essentiellement rurales. Ailleurs, dans la presse coloniale, l’Algérie ressemble à un conte de fées. Que l’Algérie soit infiniment fascinante c’est encore un fait, mais, à inspecter l’Algérie en profondeur, le voyageur un tant soit peu honnête s’exclamera : « De l’Algérie qu’en-a-ton fait ? Ou, plutôt, qu’en ont-ils fait ? » « Alger-Républicain », par l’écriture d’Albert Camus, ne tranche pas la question. Il soulève le problème dans son ampleur tragique. C’est déjà énorme. « L’Écho d’Alger », un des organes de presse actifs dans la campagne contre le projet Viollette, timide réforme inaboutie contre l’injustice criante du Code de l’indigénat, ce même quotidien qui, au crépuscule de l’Empire colonial français, soutiendra les « généraux factieux » d’avril 1961, le voici donc brodant, fin 1935, sur une Algérie mystifiante. Un de ses reporters, le pèlerin Claude-Maurice Robert, émerveillé par la terre africaine, a visité l’Aurès. Qu’a-t-il vu ? « Quel pays pittoresque que l’Aurès, et de toute éternité prédestiné au tourisme ! », se répand, tout ébaubi, ce laudateur de l’ « Algérie de papa. » Les Algériens auront le loisir d’admirer plus tard le « pittoresque » des villages bombardés et napalmisés, de leurs habitants calcinés ainsi que le spectacle des déplacements de population…

 Pour l’heure, c’est surtout un pays « en haillons » que l’on dissimule. Néanmoins, et certainement parce qu’« Alger Républicain » enquête, les organes de presse colonialistes ne restent pas inactifs. En mars 1937, « La Dépêche algérienne » fait écrire à un dénommé Poupinel un article intitulé « La grande pitié du Sud » et qui « radiographie » la misère qui s’étend entre Bordj-Bou-Arreridj, commune située sur les Hauts Plateaux, et la frontière tunisienne. Évidemment, le journaliste y incrimine surtout le climat et le soi-disant caractère des fellahs. Mais, à côté de cela, on continue de colorier la réalité d’une façon « quasi idyllique » … « L’Écho d’Alger » envoie quant à lui le sieur René Janon en Haute-Kabylie, fin 1938. Ces articles ne précèdent ceux de Camus que de quelques mois. M. Janon fait lui aussi dans l’exotique. Le voici dissertant sur les mœurs des habitants. S’il met en relief des carences et des difficultés de la région – l’émigration contrainte vers la France, la pauvreté du sol, le manque d’eau, le mauvais état des routes, l’état sanitaire défaillant -, il les attribue, à son tour, à l’état d’esprit de ses habitants : « cette race de vrais paysans qu’est la race du Kabyle, individualiste, exaspérément, éperdument attaché à son sol, jaloux du bien de ses voisins, quels qu’il soient, économe, mais acheteur de terre à n’importe quel prix – fût-elle « inrentable » - pour la seule fierté de posséder une chose à soi, indestructiblement et qui se transmette avec son nom à sa postérité, à travers tous les orages, toutes les invasions, toutes les révolutions, tous les cataclysmes, pourvu qu’ils ne soient pas géologiques… » M. Janon fait donc une « immense découverte » : cette paysannerie qu’il semble ignorer, il la perçoit enfin en Kabylie. Alors pourquoi faut-il qu’il pérore sur une éventuelle race kabyle ? Tous les paysans pauvres du monde entier ont des traits communs. Ils seront ainsi tant qu’existera une semblable condition : celle du paysan pauvre.  

Enfin, entre le 8 et le 17 juin 1939, « La Dépêche algérienne » publie, à son tour, un reportage signé Roger Frison-Roche sur la même région. Elle paraît être une réponse à celle d’« Alger Républicain ». Une réponse proche de la dénégation pour tout dire.  Preuve que l’on craignait et haïssait les articles d’Albert Camus. Car, il semble surprenant que l’on puisse enregistrer, en Algérie, deux reportages sur la Kabylie à une période identique. Nous aimerions noter, au passage, comme conséquence des articles de Camus une intervention publiée, le 21 juillet 1939, par un certain Ahlil dans la rubrique « Libres opinions » d’ « Alger Républicain ». Ce dernier réclame l’accession pour les Kabyles au statut de citoyen français, en insistant sur le fait que les Kabyles sont plus francisés que les Arabes. Tout cela soulève bien des polémiques et des émotions au point que le dénommé Ahlil doit vite renoncer à ses prochains articles. Albert Camus écrit le 24 juillet une mise au point. Il conclut de cette façon : « Pour sa part, « Alger-Républicain » estime que toute la population musulmane, et non une seule fraction de cette population, est entièrement fondée à revendiquer les droits politiques essentiels. » S’agissant des onze textes publiés par « Alger Républicain » en juin 1939, on en retrouve sept dans « Actuelles III ». Nous en donnons ici le premier, en forme d’introduction à l’enquête proprement dite, « La Grèce en haillons », daté du 5 juin. Trois photographies illustrent cet article, légendées ainsi : « Ce fellah de la tribu de Tizi-Ouzou prépare la boue mêlée de paille qui va lui servir à construire sa maison. » Légende de la deuxième : « Ces miséreux attendent patiemment à Bordj-Menaïel les quelques litres de blé, donnés par charité, qui vont leur permettre de nourrir leur famille pendant quelques jours. » Légende de la troisième : « Une maison écroulée au village de Koukou. »

MS


 

  • La Grèce en haillons

 

  « Vivement la guerre. On nous donnera de quoi manger… »

 

 

 Quand on aborde les premières pentes de la Kabylie, à voir ces petits villages groupés autour de points naturels, ces hommes drapés de laine blanche, ces chemins bordés d’oliviers, de figuiers et de cactus, cette simplicité enfin de la vie et du paysage comme cet accord entre l’homme et sa terre, on ne peut s’empêcher de penser à la Grèce.

 Et si l’on songe à ce que l’on sait du peuple kabyle, sa fierté, la vie de ces villages farouchement indépendants, la constitution qu’ils se sont donnée (une des plus démocratiques qui soit), leur juridiction enfin qui n’a jamais prévu de peine de prison tant l’amour de ce peuple pour la liberté est grand, alors la ressemblance se fait plus forte et l’on comprend la sympathie instinctive qu’on peut vouer à ces hommes.

 

-      Une détresse indicible

 

 Mais je dois dire tout de suite que l’analogie s’arrête là. Car la Grèce évoque irrésistiblement une certaine gloire du corps et de ses prestiges. Et dans aucun pays que je connais, le corps ne m’a paru plus humilié que dans la Kabylie. Il faut l’écrire sans tarder : la misère de ce pays est effroyable.

 Dans une des régions les plus attirantes du monde, un peuple entier souffre de la faim et les trois quarts de ses hommes vivent des charités administratives. Ces hommes, qui ont vécu dans les lois d’une démocratie plus totale que la nôtre, se survivent dans un dénuement matériel que les esclaves ne connaissaient pas.

 Dans ce qui va suivre, je sais bien qu’il faudrait être mesuré pour donner plus de force à l’indignation que nous voulons faire sentir. Mais je ne suis pas sûr d’être capable de cette mesure. Je ne peux pas oublier la réception que me firent, à Maillot, treize enfants kabyles, qui nous demandaient à manger, leurs mains décharnées tendues à travers des haillons. Je ne peux pas oublier cet habitant de la cité indigène de Bordj-Menaïel qui me montrait le visage émouvant de sa petite fille, étique et loqueteuse, et qui me disait : « Vous croyez que cette petite fille, si je l’habillais, si je pouvais la tenir propre et la nourrir, ne serait pas aussi belle que n’importe quelle Française ? »

Et comment l’oublierai-je puisque je me sentais une mauvaise conscience que je n’aurais pas dû être le seul à avoir. Mais il fallait pour cela avoir vu dans les villages les plus reculés de la montagne ces nuées d’enfants pataugeant dans la boue des égouts, ces écoliers dont les instituteurs me disaient qu’ils s’évanouissaient de faim pendant les classes, ces vieilles femmes exténuées faisant des kilomètres pour aller chercher quelques litres de blé donnés par charité dans des centres éloignés, et ces mendiants enfin montrant leurs côtes défoncées à travers les trous de leurs vêtements. Ces spectacles ne s’oublient que lorsqu’on veut les oublier.

 

-      Des secours immédiats

 Que du moins l’on sache que nous ne sommes inspirés par aucun ressentiment. Le peuple kabyle lui-même n’a pas de ressentiment. Tous m’ont parlé de souffrance. Aucun ne m’a parlé de haine. Mais aussi bien la haine a besoin de force. Et un certain degré de misère physiologique enlève même la force de haïr.

 Je n’attaque ici personne. Je suis allé en Kabylie avec l’intention délibérée de parler de ce qui était bien. Mais je n’ai rien vu. Cette misère, tout de suite, m’a bouché les yeux. Je l’ai vue. Elle m’a suivi partout. C’est elle qu’il importe de mettre en avant, de souligner à gros traits, pour qu’elle saute aux yeux de tous et qu’elle triomphe de la paresse et de l’indifférence.

 Si je pense à la Kabylie, ce n’est pas ses gorges éclatantes de fleurs ni son printemps qui déborde de toutes parts que j’évoque, mais ce cortège d’aveugles et d’infirmes, de joues creuses et de loques qui, pendant tous ces jours, m’a suivi en silence.

 Il n’est pas de spectacle plus désespérant que cette misère au milieu d’un des plus beaux pays du monde. Qu’avons-nous fait pour que ce pays reprenne son vrai visage ? Qu’avons-nous fait, nous tous qui écrivons, qui parlons ou qui légiférons et qui, rentrés chez nous, oublions la misère des autres ? Dire qu’on aime ce peuple ne suffit pas. L’amour n’a que faire ici, ni la charité ni les discours. C’est du pain, du blé, du secours, une main fraternelle qu’il faut tendre. Le reste est littérature.

 Si l’on croit que j’exagère, je demande qu’on se rende sur place, c’est-à-dire dans les villages, et sans passer par la commune mixte. A deux ou trois exceptions près, je n’ai vu que des Kabyles, parlé et vécu qu’avec des Kabyles. Et tous, sans exception, n’ont su parler que d’une chose et c’est de la misère. Aucun d’eux ne pensait à autre chose. Et c’est l’un d’eux qui m’a dit : « Vous nous faites du bien sans le savoir, car c’est déjà un pauvre soulagement que de pouvoir dire notre angoisse. »

 Je sentais bien alors qu’il n’y avait rien pour ces hommes, ni univers, ni guerre mondiale, ni aucun des soucis de l’heure, en face de l’affreuse misère qui met des plaques sur tant de visages kabyles.

 

-      Le seul problème de la Kabylie d’aujourd’hui

 

 C’est de cette misère que je parlerai. Tout en vient et tout y revient. Elle constitue le seul problème de la Kabylie d’aujourd’hui. Mais ce problème donne naissance à une infinité d’autres questions criantes. C’est cela qu’il faut comprendre et cesser alors les gargarismes officiels et le recours à la charité.

 Mais rien ne vaut les chiffres, les faits et l’évidence des cris. Nous les mettrons sur cette misère. Il faudra bien alors qu’on la sente vivante. La surpopulation, les salaires insultants, l’habitat misérable, le manque d’eau et de communications, l’état sanitaire et l’assistance insuffisante, l’enseignement au compte-gouttes, tout cela contribue à la détresse du paysan kabyle et c’est tout cela que nous illustrerons.

 Il ne faudrait pas croire enfin que cette situation soit sans issue. Les Kabyles peuvent le croire, eux. Certains d’entre eux pouvaient me dire cette phrase insupportable : « Vivement la guerre, parce que du moins on nous donnera à manger. » Ils peuvent croire qu’on guérit l’absurdité par l’absurdité. Mais nous savons bien, nous, que c’est faux. Et qu’un tel abandon de tout et de tous ne trouve pas seulement sa raison dans une crise économique. Il y a des erreurs à réparer et des expériences à entreprendre.

 Nous dirons notre sentiment à cet égard et nous le dirons sans réserve. Car, si l’on en croit Bernanos, le scandale, ce n’est pas de cacher la vérité, mais de ne pas la dire tout entière.

 

-      Misère et grandeur de la Kabylie

 

 Je ne sais pas si je dois m’excuser pour finir de ne rien rapporter sur le tourisme et sur la grandeur de ce pays inégalable. J’ai vu, comme tout le monde, la Kabylie ruisselante d’un printemps tardif, les petits matins sur les pentes où des nuages de coquelicots mettent des traînées de sang. Le soleil, ces jours-là, éclairait obliquement des vols de cigognes bientôt remplacés, à mesure qu’on montait, par des passages bruyants de corbeaux et des cercles pesants de charognards au-dessus des oueds. Jamais la Kabylie ne m’avait paru plus belle qu’au milieu de ce printemps hâtif et désordonné. Mais je n’ai pas de cœur à l’évoquer ici. Je laisse à l’imagination de chacun le soin de le faire et de placer le décor de ces montagnes couvertes de fleurs, de ce ciel sans une ride et de ces soirs magnifiques derrière le visage rongé d’ulcères et les yeux pleins de pus d’un misérable mendiant kabyle.

Albert Camus

▪|Cahiers Albert Camus 3, Fragments d’un combat, NRF, ©Éditions Gallimard, 1978|