Barberousse (Japon, 1965 - Akira Kurosawa)


Citation

« Il n'y a rien de plus précieux, de plus beau, de plus pur qu'un être humain. En même temps, rien n'est plus abject, plus infâme, plus stupide, plus pervers, plus avide et plus cruel.» 

(Shugoro Yamamoto. Barberousse/Akahige Shinryôtan, 1964. Traduction française : Corinne Atlan, Éditions du Rocher, 2009).

 


 

Avant-propos

Au sein de la filmographie d'Akira Kurosawa, riche d'une trentaine d'œuvres, Barberousse pourrait être le volet central d'une trilogie humaniste comprenant Vivre/Ikiru (1952) et Dodes'kaden (1970). C'est l'avis émis par Jacques Lourcelles.* On ne doit cependant pas oublier Les Bas-Fonds (1957), inspiré par Gorki et transposé dans un quartier misérable au crépuscule de l'ère Edo (l'ancien nom de Tokyo). Enfin, Barberousse est aussi la deuxième réalisation d'une trilogie consacrée au nouvelliste et romancier Shugoro Yamamoto (1903-1967) : elle débutait avec l'adaptation d'une œuvre, mêlant jubilation et shambara**, Jours de paix, qui prit à l'écran le nom de son héros, Tsubaki Sanjuro (1962). Si le romancier se distingua dans les genres populaires en vigueur (policiers, récits d'action et d'aventure), y compris après avoir écrit à l'intention d'un public adolescent, il aborda, tout autant, et courageusement, les sujets sociaux et historiques, notamment après la Seconde Guerre mondiale. C'est surtout cet aspect-là qui éveilla l'intérêt du cinéaste. De fait, Akahige/Barberousse et Dodes'kaden constituent dans l'opus de Kurosawa des films qui « se sont donné pour tâche d'explorer le gouffre sans fin et sans fond de la misère humaine dans une optique qui, empruntant à la fois à Hugo et à Dostoïevski, exclut le désespoir et le pessimisme absolu. » (Jacques Lourcelles)

  • S'agissant de Barberousse, Kurosawa plaça le projet à l'aune de la IXe Symphonie de Beethoven. "Ce film sera comme cette musique, parfait. [...] Un film que les spectateurs seront obligés de regarder", dira-t-il. Dans le cadre d'un grandiose décor totalement recréé, le tournage s'éternisa deux ans durant. On fit largement usage des moyens offerts par le cinémascope. Évidemment, la beauté et la noblesse du film ne se bornent point à des prouesses techniques. Barberousse indique pourtant la fin d'une époque. Il s'agit de la dernière réalisation en noir et blanc du cinéaste et, plus fondamentalement, la fin d'un mode de production organiquement lié aux grands studios. Kurosawa travailla jusque-là pour l'un de ceux-ci : la Toho. Après Barberousse, le réalisateur connut une longue période d'adaptation. D'un autre côté, Toshiro Mifune, acteur fidèle depuis L'Ange ivre (1948), était couvert de propositions et venait de créer sa propre société de production. Il s'impatienta beaucoup d'une réalisation qui, selon lui, n'en finissait plus. Au demeurant, des désaccords sur l'attitude du personnage de Kyojo Niide alias Barberousse se firent jour. Les divergences s'accumulant, Barberousse sera, en effet, le dernier film - le 16ème - de la collaboration Kurosawa-Mifune. À propos de la prestation du comédien, Kurosawa dira : "Mifune voulut incarner une sorte de héros sublime sans peur et sans reproche, donc fatalement sans humanité. [...]" De ce point de vue, la séquence la plus contestable demeure celle de la bagarre à la maison close (107e mn), le but étant de délivrer une fillette traumatisée (Otoyo) des griffes de la prostitution***. Là, où le chirurgien, après avoir fracturé bras et jambes d'une kyrielle d'agresseurs, s'écrie paradoxalement : "Un médecin ne doit pas se comporter ainsi !"   

 

Le film

"Dans Barberousse, écrit Charles Tesson, le maître a sur le novice la même fonction de révélateur que la maladie pour le héros de Vivre qui fait bifurquer un destin tout tracé."**** On fera remarquer qu'entre les deux films - celui de 1952 et celui de 1965 - la différence est importante : Watanabe (Takashi Shimura), employé municipal, est en fin de parcours professionnel. Sa vie ? Vingt-cinq années de veuvage et de morne routine jusqu'à l'annonce du drame qui le frappe, celui d'un cancer incurable. Un choc se produit alors :  il décide de consacrer ses ultimes années à l'édification d'un parc de jeux pour enfants. Il le fait avec une humilité et une discrétion exemplaires. À l'inverse, l'interne Yasumoto (Yuzo Kayame) qui se destinait à servir les hautes sphères du Shogunat***** est à l'orée d'une vocation : affecté dans un hospice de souffreteux "puant la pauvreté comme des bêtes", il découvre, sous la direction austère et abrupte de Barberousse, le vrai sens d'un métier. Il lui faudra également voir la mort et la douleur en face. Exemples : L'agonie du vieillard Rokusuke, affligé d'une tragédie personnelle terrible ("Dans une vie rien n'est plus sublime que les derniers instants. Regarde bien", clame Barberousse) ou l'éventration d'une jeune ouvrière blessée ("Ne détourne pas les yeux ! Regarde comment on recoud, conseille le "patron"). Dans chaque histoire particulière, celle de la femme-"mante religieuse" (la Folle), trucidant les hommes qu'elle séduit, à  celle du garçon de sept ans (Petit Rat) qui vole des denrées pour nourrir sa famille, un drame singulier et une leçon inaltérable que le commentaire, aussi juste soit-il, ne pourrait résumer : le fleuve que Barberousse charrie instruira toujours. Au-delà de l'ignorance et de l'insondable misère des humiliés et offensés, de celles qui plonge l'art médical dans l'impuissance la plus bouleversante, Yasumoto discerne, à présent, "tapi dans l'ombre du mal, le grand malheur caché" qui assaille chacun des êtres humains qu'il lui faudra non soigner, mais accompagner dignement jusqu'au dernier soupir. La traduction visuelle de cette pensée - que ce soit pour Rokusuke, profil dessiné dans le cadre sombre de l'écran, ou pour Sahachi, bras tendus vers l'aimée - est d'ailleurs admirable. Au contact de cette illumination - mort, don de soi et amour confondus -, Yasumoto devient un autre homme. À présent, il peut revêtir la tenue réglementaire et sans nulle contrainte (92e mn). Barberousse et Kurosawa enseignent que le rétablissement est prioritairement d'ordre spirituel et moral.  "Guérir ton cœur rendu infirme par trop de peine", dit Yasumoto à Otoyo, l'adolescente perpétuellement battue. C'est exactement la pensée du Maître.

S.M.


J. Lourcelles in : Dictionnaire du cinéma, Les films. Robert Laffont, 1992.

** Genre de théâtre et de cinéma de bataille de sabre.

*** Sans prendre clairement une option féministe, Barberousse instruit sur la situation féminine dans le Japon médiéval : le sort d'Otoyo, le destin d'Onaka, la compagne de Sahachi, qui n'ose affronter ses parents qui l'ont promise à un homme qu'elle n'aime pas, ou encore celui d'Okuni, la fille de Rokusuke, contrainte d'épouser l'amant de sa mère, sont suffisamment éloquents et accusateurs. 

*** C. Tesson : Akira Kurosawa, Cahiers du cinéma, collection grands cinéastes, 2007.

**** Gouvernement militaire du Japon de la fin du XIIe siècle à l'ère Meiji (fin du XIXe siècle).

 


"L'utilisation de longues focales (750 mm) qui écrasent les perspectives et dynamisent l'espace, en font un film impressionnant visuellement. La scène où le docteur est confrontée à la Folle (ndlr : séquence de l'épingle à cheveux), filmée en seul plan général, où la caméra s'approche par à-coups est l'une des plus belles du cinéma." (Stéphan Krezinski).

"Avec les importants moyens que Toho lui a accordés après le succès commercial d'Entre le ciel et l'enfer (1963), Kurosawa a réalisé son ambition : faire de Barberousse une superproduction intimiste, un film humaniste, son chef-d'œuvre." (P. Gautreaud in : DVDFR.com, 5/09/2017).


 

Barberousse/Akahige. Scénario : Ryuzo Kikushima, Hideo Oguni, Masato Ide d'après la série de nouvelles de S. Yamamoto, Akahige Shinryô Dan. Photographie : Asakazu Nakai et Takao Saito. (Cinémascope). Décors : Y. Muraki. Musique : M. Sato. Production : R. Kikushima, T. Tanaka/ Toho-Kurosawa Film Production. 185 minutes. Interprètes : T. Mifune (Barberousse, le "patron"), Yuzo Kayama (Noburo Yasumoto, l'interne), Kyoko Kagawa (La Folle), Takashi Shimura (Le riche Tokubei), Kamatari Fujiwara (Rokusuke), Akemi Nagichi (Okuni, sa fille), Tsutomu Yamazaki (Sahachi, le charpentier), Miyuki Kuwano (Onaka), Terumi Niki (Otoyo), Chishu Ryu (Le père de Yasumoto), Kinuyo Tanaka (la mère de Yasumoto).