Canal Mussolini



Canal Mussolini

(2010, Antonio Pennacchi)

 


 

C’est un récit d’hier écrit selon un regard contemporain. De cette histoire, inscrite au sein de la grande Histoire, tumultueuse, contradictoire, souvent brutale et tragique, Antonio Pennacchi n’en est pas un observateur extérieur. Les Peruzzi – 17 frères et sœurs, des paysans sans terre – c’est un peu sa propre famille. Expulsé du MSI (le parti néofasciste) à l’âge de 17 ans, il devient ensuite un militant d’extrême-gauche. Ouvrier durant 35 ans, Pennacchi est plus qu’un porte-parole des humiliés et des exploités. Il emprunte leur franc-parler, embrasse leurs colères et leurs révoltes, leurs souffrances aussi… mais tout autant leur aveuglement et leurs illusions. « Canal Mussolini » est à connaître absolument si l’on veut comprendre l’Italie.


 

Extraits :

 

« En 1928 – quand le Consortium de bonification de Piscinara avait donné le signal de départ à l’entreprise – il n’y avait qu’un seul problème à résoudre : évacuer l’eau. C’était l’impératif. Mais pour évacuer l’eau, il fallait pénétrer dans le territoire : « Comment creuser des canaux alors que manquaient les routes permettant d’acheminer sur place les machines, les ouvriers et les matériaux ? » Et pour construire les routes, il fallait emmener les ouvriers. Il était impensable de les obliger à parcourir vingt ou trente kilomètres tous les jours au milieu des marais, avant de se mettre au travail. Il était indispensable qu’ils couchent près des chantiers. Vous vous rappelez l’histoire de l’œuf et de la poule ? Qui, des deux, est né le premier ? Eh bien, c’est le cas ici. Les routes et les canaux ne sont pas nés les premiers, il y a d’abord eu l’urbanisation, puis la bonification.

  En effet, les travaux du Canal Mussolini commencent en 1928, mais on avait construit deux ans plus tôt à Quadrato – où se dressera ensuite Littoria – les baraquements du Consortium. Quadrato se trouve au centre de la zone à assécher – à mi-chemin entre la voie Appienne et la mer -, l’endroit idéal pour installer la direction stratégique des opérations. Mais la vraie eau vient d’en haut, du nord, je vous l’ai dit, et l’année suivante – pour pouvoir entamer les travaux d’excavation -, on bâtit le village ouvrier de Sessano, aujourd’hui Borgo Podgora.

[…] Au cours de l’histoire humaine, les villages et les villes ont presque tous été créés sur les voies de circulation. […] Prenez Rome. Elle est née en tant qu’entrepôt, en tant que lieu d’échange entre Étrusques, Sabins et Latins.

  Dans l’Agro pontin, le phénomène opposé s’est produit : ce sont les villages qui ont engendré les routes. De fait, il s’agit de « villes de fondation ».

[…] Au début, le Consortium de bonification – consortium réunissant les vieux latifundiaires – part à l’attaque des marais et fonde des villages. Mais il ne sait pas encore où il doit arriver. […] Impossible d’imaginer – en 1928 – que l’ONC va leur tomber sur le coin de la tête comme une tuile et les exproprier.

  Cette Œuvre nationale des combattants était née avant l’avènement du Duce et du fascisme, elle était née en 1917 pendant la Première Guerre mondiale. Nitti – un libéral-démocrate de gauche – l’avait créée pour venir en aide aux rescapés, mais surtout afin de maintenir les promesses qui avaient été formulées après Caporetto, à savoir que, une fois la guerre finie, on donnerait enfin « la terre aux paysans ». Cette Œuvre des combattants s’était même mise à bonifier quelques petites terres çà et là en Italie, mais en 1929 – lorsque le Duce décide de placer à sa tête le comte Cencelli – elle était en voie de démobilisation, elle s’occupait de tout sans plus s’occuper de rien. Une roulotte à l’italienne. Remplie de pistonnés.

  Cencelli y entre, le fouet à la main, chasse des centaines de personnes, en engage d’autres et la retape : « Ici, il faut assécher les terres et les donner aux paysans. » Telle était la mission que lui avaient confiée le Duce et Rossoni en l’expédiant dans les marais Pontins comme un proconsul, avec les pleins pouvoirs et carte blanche partout. Tout juste arrivé, il déclare dans de grands cris qu’on avait flemmardé jusqu’à présent, que les bonifications ne se font pas comme ça et que, à ce rythme, il faudra plusieurs générations pour en venir à bout.

  Les membres du Consortium voient rouge, même si la bonification hydraulique demeure formellement de leur ressort, alors que l’Œuvre est censée organiser, gérer et diriger la partie agricole et humaine de l’opération. Mais l’Œuvre, devenue le plus grand propriétaire grâce aux expropriations, est maintenant le plus grand actionnaire dans les Consortiums, et Cencelli le chef absolu. En réalité, elle ne s’était pas appropriée par une action brutale les 70 000 hectares lotis dans l’Agro pontin. Pour éviter les lenteurs bureaucratiques et les recours judiciaires, elle en avait acheté une partie aux propriétaires au prix cassé qu’elle imposait : « Soit tu prends l’argent que je t’offre, soit je rédige un décret d’expropriation. »  Tout ne fut donc pas enlevé aux particuliers, et on laissa par exemple aux princes Caetani les latifundia qui s’étendent entre la voie Appienne et les collines, mais à la condition qu’ils les bonifient et les fractionnent en petites exploitations – y construisant naturellement des étables et des fermes destinées à des métayers -, faute de quoi Cencelli raflerait tout. Et les princes Caetani – qui, pendant sept cents ans, n’avaient jamais levé le petit doigt dans les marais, ni asséché un seau, ni chassé une grenouille – bonifièrent, colonisèrent et installèrent à toute allure sur leurs terres des familles entières de métayers venues de l’Ombrie et des Marches.

  Donc, dès le début, Cencelli marche sur les pieds de tout le monde – Rossoni et le Duce l’avaient justement choisi parce que c’était un char d’assaut – et passe en un clin d’œil aux insultes. Certes, tous ces gens-là étaient fascistes et aux ordres du Duce, mais, comme vous le savez, il y eu fascisme et fascisme ; surtout, nous étions en Italie, où tous les habitants sont les fils de Rome, de Romulus et de Remus. Et si eux, des frères jumeaux, se sont disputés, imaginez un peu ceux n’étaient même pas cousins. Au cours des manifestations officielles et devant le peuple, ils se montraient ensemble sur l’estrade, où ils se saluaient et se souriaient en disant d’une même voix : « Le fascisme par-ci ! La bonification fasciste par-là ! Tous unis en un seul corps pour la Patrie et pour le Duce. » Mais dès qu’ils en descendaient, les coups de poignard volaient. Exactement comme aujourd’hui, d’ailleurs. Que ce soit à droite ou à gauche.

[…] Mais ce n’était pas seulement une bataille de pouvoir et d’ambitions personnelles : « Quoi ? Tu te crois meilleur que moi ? » Cela témoignait d’une façon différente de concevoir aussi bien la bonification que le fascisme. Droite et gauche, disons-le ainsi.

  En effet, les bonifications ne sont pas une invention de Mussolini, mais un problème que l’Italie unitaire s’est posé aussitôt après le Risorgimento et l’unification. Les plaines du Centre et du Sud étaient abandonnées depuis des siècles ; les gens s’étaient retirés sur les montagnes pour se défendre contre les invasions des Barbares et des Sarrazins, puis avaient été chassés par les latifundia et la malaria. Un désert. À la fin du XIXe siècle on promulgue donc – toujours et surtout dans la vallée du Pô – les premières lois et entame les premières grandes interventions de bonification à l’initiative des particuliers qui souhaitaient à juste titre accroître leurs cultures et augmenter leurs gains. Il ne faut pas croire que c’étaient des philanthropes.

  Or, dans le centre et le sud de l’Italie – les régions plus pauvres et davantage atteintes par la malaria -, on n’avait jamais touché au moindre brin de paille : il n’existait pas de classe d’entrepreneurs à proprement parler ; les riches propriétaires terriens se contentaient de réunir les fruits de leurs terres et de les manger dans leurs palais en ville. C’est ainsi que les cercles de Nitti et de la Banca Commerciale décident d’introduire le capitalisme : « Si les riches du Sud n’en sont pas capables, nous prendrons leur place, nous autres du Nord. » Avec l’argent de l’État, évidemment. »

© Éditions Liana Levi, 2012, traduction française : Nathalie Bauer.

 

 

 


 

 

◙ Personnages cités :

Caetani. Famille noble d’origine pisane qui donna deux cardinaux et s’illustra à Rome. Une branche passa au Sud, dans le Royaume de Naples.

Cencelli, Valentino Orsolini (1898-1971). Nommé commissaire du gouvernement de l’Œuvre nationale des combattants, il se distingue durant la bonification des marais Pontins. Il est renvoyé en 1935.

Nitti, Francesco Saverio (1868-1953). Catholique d’inspiration socialiste, il fut président du Conseil en 1919-1920. Il s’exila à Paris en 1923.

Rossoni, Edmondo (1884-1965). Anarchiste, syndicaliste révolutionnaire, il fonde l’Union italienne du travail (UIT) en 1918. Il rejoint les rangs du fascisme en 1921 et devient le chef des syndicats fascistes. Il vote la destitution de Benito Mussolini le 25 juillet 1943. Condamné à la prison à perpétuité à la fin de la Guerre, il se réfugie au Vatican et s’exile au Canada. Il est amnistié en 1948.

    


 

L'État fasciste intervient massivement dans l'économie.
Afin d'accroître la production agricole nationale, le Duce lance une vaste campagne de bonification des terres. Il participe lui-même au battage du premier blé de Littoria, ville créée dans les marais Pontins en 1932 suite à leur assèchement.