High Noon (1952, Gary Cooper)



Semaine 13. Mes westerns de rêve.

Le Train sifflera trois fois 

(Fred Zinnemann)


Liminaire

Hadleyville dans l'Oregon. Il est 10 h 30 de la matinée. Le marshal Will Kane (Gary Cooper) s'apprête à épouser la jeune quaker Amy Fowler (Grace Kelly). La bourgade est en liesse. Sans doute pour ces raisons-là, mais aussi par respect pour les convictions religieuses de sa future femme, Kane renonce à sa charge et projette de quitter la bourgade pour ouvrir un négoce. La joie des uns et des autres sera néanmoins très brève. On apprend en effet la libération et l'arrivée imminente du bandit Frank Miller, emprisonné cinq ans auparavant par Kane lui-même. Trois des acolytes de Miller l'attendent à la gare où il doit débarquer par le train de midi. Malgré bien des hésitations, Kane choisit de ne pas se dérober et d'accomplir ce qu'il considère comme son devoir. Son épouse tente de l'en dissuader, sans grand succès néanmoins. Il reste peu de temps au shérif pour rassembler une équipe d'hommes déterminés. Or, les uns après les autres, les habitants de la ville, à deux exceptions près - un borgne et un adolescent -, refusent de l'épauler. Chacun prétexte une raison ou une autre l'empêchant de prendre part à l'empoignade. Lorsque la locomotive siffle et que l'horloge sonne les 12 heures, il n'y a plus un seul homme dans les rues de Hadleyville, hormis le marshal Will Kane se dirigeant vers la gare... 

 


 


  • Le titre original High Noon est magnifique. Au sens littéral, il signifie « midi pile ». Il veut aussi exprimer, selon un caractère figuré, « l'heure de vérité ». L'écho créé par le film, lequel ne cessera de s'amplifier au fil des années, nous vaudra l'éclosion d'une tournure « to be high noon » qui veut dire : « être entièrement seul avec ses problèmes. » Ce qui est précisément le cas du shérif Kane affrontant seul les quatre bandits qui menacent la paix des citoyens. En revanche, les trois coups de sifflet du titre français n'existent nulle part dans les dialogues ou le scénario du film. 
  • Trois éléments visuels agissent invariablement sur le spectateur :

- Le plan fixe sur la voie ferrée puis sur les trois comparses de Frank Miller l'attendant à la gare ;

- La quête éperdue ou le chemin de croix du shérif Kane à la recherche de soutiens désespérément manquants ;

- Alternativement aux plans sur la voie ferrée, ceux sur les pendules qui, au fur et à mesure de la proximité de l'arrivée du fameux train, sont saisies en temps et en plan de plus en plus rapprochés. On remarquera, au passage, qu'on ne les voit pas infailliblement, mais qu'elles sont présentes dans le regard de Kane ou dans celui des protagonistes du film. [Voir image 2] Ces dispositions ne sont pas simplement le fruit d'un montage intelligent mais consubstantielles au scénario.  

  • Le film date du début des années 1950. Il réfléchit nettement l'atmosphère politique de l'époque. Du reste, le scénario est l'œuvre de Carl Foreman, une des personnes inscrites sur la Liste Noire d'Hollywood. L'allusion à l'excommunication maccarthyste est claire. Durant la réalisation effective du film, le scénariste a même été convoqué devant la Commission des activités antiaméricaines. Sa situation présentait des similitudes avec celle du shérif joué par Gary Cooper. Les amis de Foreman l'évitaient et ceux qu'il cherchait à voir disparaissaient comme par enchantement. Aussi, le scénariste déplaça des échanges de propos qu'on lui avait fait dans les dialogues du film. 
  • Au-delà d'une métaphore sur l'Amérique des années d'après-guerre, le film de Zinnemann constitua une surprise pour les amateurs du genre. Tim Zinnemann, le fils du réalisateur, indique bien : « Mon père ne le voyait pas comme le mythe classique de l'Ouest, mais comme une chose qui avait un sens plus profond, un projet qui, d'une certaine manière, avait une portée intemporelle. » L'unité de lieu, d'action et de temps troublait les codes du genre. Le film se déroule pratiquement en temps réel. Enfin, le dilemme imposé au héros, confronté à une forme de fatalité proche de la tragédie antique ou cornélienne contrevenait également aux règles d'une narration classique opposant uniformément la toute-puissance du bien sur le mal. Ici, le shérif Kane est absolument incompris, incapable d'exercer le moindre ascendant sur ses administrés. Il en est affreusement désappointé voire terrifié. Il confie d'ailleurs son sentiment de peur à son opposant Harvey (Lloyd Bridges) qui, au cours d'un terrible corps-à-corps à l'écurie Todd, cherche à l'empêcher d'affronter les brigands. Gary Cooper interprète parfaitement son rôle. De fait, High Noon dévoile un nuancier plus subtil et donc plus attachant dans son jeu d'acteur. On verra, par ailleurs, que ce fait, particulièrement singulier - le justicier a peur !!! -, ne sera pas du goût de tout le monde à Hollywood. Quand on sait que la star incarnait, d'une certaine façon, la « force tranquille » du mythe américain, on comprend forcément le sens profond du film. De la même façon, on ne peut qu'aquiescer au choix de la production. Gary Cooper est bien l'acteur ad hoc.  Or, cette présumée « force tranquille » c'est aussi celle du « mâle » américain : High Noon contredit justement cette souveraineté masculine. Les femmes - Helen Ramirez (Katy Jurado) et Amy, l'épouse de Kane (Grace Kelly) - manifestent une présence étonnante. La première, c'est inhabituel et encore plus rare s'agissant d'une Mexicaine, est propriétaire d'un saloon dont elle cède à présent les parts à un associé secret, compréhensif et admiratif. Cette señora Ramirez a été, ni plus ni moins, la maîtresse des trois  principaux personnages masculins de notre diégèse, à savoir le hors-la-loi Frank Miller, le marshal Kane et son jeune rival, le postulant ombrageux Harvey Pell (Lloyd Bridges) qu'elle rabroue ainsi, avant de le gifler et de lui signifier son congé : « Tu es beau garçon et tu es costaud. Mais Kane, lui, est un homme. Les muscles ne suffisent pas. Tu as encore du chemin à faire. Je doute qu'un jour tu y parviennes. »  Si Helen quitte Hadleyville, ce bourg qui n'aime pas les mexicain(e)s, ce n'est certainement parce qu'elle craint Miller et sa bande mais surtout parce qu'avec « Kane mort, cette ville mourra », affirme-t-elle.
  • Ce pessimisme se retrouve, de manière différente, chez Amy (Grace Kelly). Elle l'exprime lors d'un face-à-face amer avec Helen (Katy Jurado) au cours duquel elle cherche à comprendre les raisons de sa liaison avec le marshal. Tandis que la Mexicaine croit pouvoir la semoncer ainsi : « Quel genre de femme êtes-vous pour l'abandonner ainsi ? Le bruit des revolvers vous effraie-t-il à ce point ? », Amy lui rétorque aussi sec : « Non, c'est un son que je connais bien : les revolvers ont tué mon père et mon frère. Ils étaient du bon côté et cela ne les a pas aidé. » Pour les deux femmes, le pessimisme est de mise. Du reste, elles prendront ensemble, du moins provisoirement, le train de High Noon (Image 3) sous le regard médusé du marshal. C'est peut-être l'unique chose qu'elles partagent communément, outre l'amour qu'elles portent, toutes deux, à Kane/Gary Cooper ! 
  • En contraste avec ce qui vient d'être dit, Amy quitte précipitamment son wagon au premier coup de feu entendu. Elle accourt sur le théâtre des opérations. Envers et contre ses préceptes confessionnels, elle agit désormais. Embusqué dans le bureau du marshal, armé d'un pistolet providentiel, elle ira jusqu'à abattre dans le dos l'un des hors-la-loi, Pierce (Robert J. Wilke), à court de munitions. Ce qui précipitera le dénouement final que nous nous efforcerons de ne pas décrire. 
  • Or, ce dénouement aura beau réunir, sains et saufs, le couple Kane, il paraît bien éloigné d'une conclusion uniment heureuse et moralisatrice. La solitude du héros s'impose toujours autant : sa victoire ne peut qu'être pénible. Elle l'est aussi pour sa jeune épouse qui vient de commettre un meurtre et se charger, selon sa philosophie, d'un péché. Les deux êtres sont indubitablement isolés dans le cadre (Image 5). Excepté l'adolescent volontaire signalé plus haut, aucun habitant n'est en situation de les féliciter. Le dépit de Kane est clairement exprimé à l'écran : le devoir accompli, il jette au sol son étoile en ferraille - c'était, à l'origine, le titre du scénario écrit par Carl Foreman. Voilà un épilogue qui n'aura certainement pas la faveur de tout un chacun aux États-Unis. 
  • En tous les cas, ni cette conclusion, ni la peur de Gary Cooper - pourtant susceptible d'humaniser l'acteur -, n'auront l'heur de plaire à John Wayne, à qui le rôle fut proposé et qui le refusa, tout comme Gregory Peck - celui-ci en exprima le regret plus tard -, Marlon Brando, Montgomery Clift et Charlton Heston. Il irrita aussi le réalisateur Howard Hawks qui en proposa avec John Wayne, sept ans plus tard une autre version, Rio Bravo. Autre fait à signaler : Gary Cooper s'absenta de la cérémonie des Oscars et c'est justement John Wayne qui réceptionna le trophée en son nom. Les reproches ne furent pas uniquement d'ordre idéologique : le film semblait, aux yeux de certains, trop uniformément manichéen. De très belles variations à ce tableau furent réalisées : Quatre étranges cavaliers (1954) d'Allan Dwan et 3 h 10 pour Yuma de Delmer Daves. Jacques Lourcelles considéra, pour sa part, que High Noon avait eu au moins ce mérite : susciter l'éclosion des trois grands films cités qui constituent, à n'en pas douter, des fleurons du western. Il apprécie également la présence au générique d'interprètes de second plan qui fondent tout autant la grandeur du cinéma états-unien. Citons-en quelques-uns : Lee Van Cleef (1925-1989), dont c'est la première apparition et qui deviendra célèbre grâce à Sergio Leone (Pour une poignée de dollars), Lon Chaney Jr, Thomas Mitchell, Morgan Farley, Harry Morgan, Robert J. Wilke etc. 

Misha

 


 


  • Opinion 

       « Avec une vigueur exemplaire, Fred Zinnemann, qui a signé ici son meilleur film, crée un suspense éprouvant en jouant, minute par minute, sur l'inéluctabilité du temps. [...] On transpire. On étouffe. Le règlement de comptes final est attendu comme une libération [...] C'est sec, fort, implacable, impeccable. Les images sont tout aussi nettes, pures, dures. Le spectateur se sent prisonnier d'un système de signes concertants qui enserrent le héros. 

            « Cette ballade de la solitude, au-delà des figures imposées du western, est aussi une allégorie. [...] High Noon [...] est devenu mythique à cause de son caractère hautement et volontairement symbolique. Comme le triple reniement de Pierre avant le chant fatidique du coq, les trois coups de sifflet d'une locomotive retentissent comme les premières notes du grand air de la trahison. »

 - Gilbert Salachas (« Larousse des films »)

 


 


High Noon (Le Train sifflera trois fois). États-Unis, 1952. Noir et blanc, 85 minutes. Scénario : Carl Foreman, d'après un sujet de John W. Cunningham, The Tin Star. Photographie : Floyd Crosby. Décors : Rudolph Sternad. Costumes : Joe King, Ann Peck. Musique : Dimitri Tiomkin. Montage : Elmo Williams, Harry Gerstad. Production : Stanley Kramer. Distribution : United Artists. Tournage : Western Street, California, du 5 septembre au 6 octobre 1951. Sortie aux E.-U. : 24 juillet 1952. Interprétation :  Gary Cooper (le shérif Will Kane), Grace Kelly (Amy Kane), Katy Jurado (Helen Ramirez), Thomas Mitchell (Jonas Henderson), Lloyd Bridges (Harvey Pell), Otto Kruger (Percy), Lon Chaney Jr (Martin Howe), Ian McDonald (Frank Miller), Lee Van Cleef (Jack Colby), Harry Morgan (Sam Fuller), Morgan Farley (le pasteur), Robert J. Wilke (Pierce), Sheb Wooley (Ben Miller). Oscar du meilleur acteur à Gary Cooper ; Oscar de la meilleure musique et de la meilleure chanson (Do not forsake me Oh my darling, Ned Washington, interprétée par Tex Ritter en VO et John William en VF, Si toi aussi tu m'abandonnes) ; Oscar du montage (Elmo Williams, Harry Gerstad). En 1989, le film a été sélectionné pour préservation au National Film Registry par la Bibliothèque du Congrès en raison de son « importance culturelle, historique ou esthétique ».

 


 

Image 1. Prise en plongée : La solitude du marshal (Gary Cooper) se rendant à la gare dans un village déserté

« High Noon ». Générique, chanson « Don't forsake me oh My Darling », avec la voix de Tex Ritter.

Image 2. La présence obsédante des horloges...

Image 3. Grace Kelly (Amy) et Katy Jurado (Helen) se dirigeant vers la gare, où elles prendront le même train, celui de High Noon...

Image 4. C'est bientôt 12 h, l'heure de vérité (high noon). Les plans se suivent, montés cut, serrés, silencieux, sur les choses et les êtres comme pétrifiés.

Image 5. La solitude amère du couple Kane (Grace Kelly/Gary Cooper).