Un condamné à mort s'est échappé



(France - Robert Bresson, 1956)

… ou Le Vent souffle où il veut

 


 

 

https://www.arte.tv/fr/videos/106624-000-A/un-condamne-a-mort-s-est-echappe/

 

 


 

Lyon, 1943. Un résistant, le lieutenant Fontaine, est incarcéré par les occupants pour acte de sabotage. Emprisonné au fort Montluc, il ne songe qu’à s’évader et y croit fermement à l’inverse de la plupart de ses camarades…

 

 [...]

Et par le pouvoir d'un mot

Je recommence ma vie

Je suis né pour te connaître

Pour te nommer

Liberté.

[Paul Éluard, Poésie et Vérité, 1942]


 


 

▪ Le film s’inspire d’une histoire authentique, celle d’André Devigny, publié chez Gallimard, sous ce titre-là. Le colonel Groussard en fit la préface ; il l’acheva par ces phrases :

 « L’évasion d’André Devigny est un acte de résistance précis et sans bavures. Au contraire de nombreux et douteux récits dont nous sommes abreuvés depuis 1945, le récit d’André Devigny n’exige aucun développement romanesque et il se passe d’attestations… bienveillantes. Il vient à son heure, au moment où trop de Français, ayant perdu confiance dans le destin de la France, ont déjà admis sa défaite et se résignent à vivre à l’ombre des cimetières.

Je souhaite qu’il soit lu par beaucoup de jeunes : ils constateront que l’homme vraiment fort peut parfois, isolé en face de lui-même, agir au-delà de la mesure humaine. Ils comprendront, et cela est vrai aussi pour les peuples, que les solutions courageuses sont seules payantes et que, lorsqu’un homme a choisi de vivre, il ne doit pas avoir peur de mourir. »

 

▪ « Quatre murs étroits, de solides barreaux à une haute fenêtre, un judas. Derrière les enceintes, comme un appel, le bruit des voitures et celui des trains sur la voie ferrée… une cellule de condamné à mort !

Treize ans se sont écoulés…

André Devigny, officier de la Légion d’honneur, de l’Ordre de la Couronne belge, Croix de guerre (six citations), Compagnon de la Libération […] regarde, de l’autre côté de la prison, Robert Bresson tourner une scène de sa vie de détenu sur les lieux-mêmes du drame.

Le film retracera seulement la plus spectaculaire des évasions, cependant que, dans son livre, l’auteur raconte les tragiques aventures qui suivirent son évasion, car il ne lui suffit pas de sortir de prison pour retrouver la liberté. » (Présentation de l’ouvrage de Devigny) 

 

 

Jugements :

 

« Inspiré par une évasion réelle, Bresson montra un homme, presque seul dans sa cellule, aux murs nus, et réalisa un film de gestes et d’objets. Une épingle servant à ouvrir la serrure des menottes, une cuiller devenue ciseau à bois, une porte de prison démontée, une corde patiemment tressée, la poignée d’une portière d’auto. Les gros plans de mains et de visages ne prennent leur signification qu’en rapport avec un montage sonore très riche et d’une grande complexité (ndlr : Bresson s’est toujours efforcé d’expliquer et de démontrer l’importance de celui-ci, inséparable du montage proprement dit), et qui donne la sensation d’être en prison : le bruit des gamelles, des pas, des clefs, d’un train qui passe, des pas sur le gravier etc. Dans cette « musique concrète », intervient avec une Messe en ut de Mozart, la voix d’un récitant, qui dit les péripéties du récit, et répète parfois les effets sonores (précisant par exemple l’heure qu’on vient d’entendre sonner) sur le ton d’une mélopée. » (Georges Sadoul)

 On doit souligner ici que Bresson emploie des non-professionnels (ndlr : il le fera dorénavant par principe), tout en les dirigeant avec la même exigence que s’ils étaient acteurs, les soumettant à des répétitions inlassables pour saisir l’expression ou la tonalité la plus juste possible. D’autre part, l’acteur principal Francois Leterrier raconte que, lors des séances de post-synchronisation, Bresson lui fit répéter des centaines de fois la phrase « couche-toi et dors », jusqu’à ce qu’il obtienne celle qu’il voulait. S’agirait-il de réalisme en ce cas ? Quatrième film de Robert Bresson, Un condamné à mort s’est échappé constitue, à n’en guère douter, un tournant esthétique dans l’œuvre d’un cinéaste bien méconnu jusque-là. Bresson n’avait sûrement pas envie de faire seulement un film sur un épisode particulier de la Résistance. Il manifeste plutôt, à travers un sujet hautement symbolique, l'expression d'une recherche créatrice personnelle. Même si le réalisateur a tourné sur les lieux de l'action réelle, s'est servi d'accessoires ayant été utilisés pour l'évasion et avait à ses côtés André Devigny comme conseiller technique, il ne s'est point appuyé sur ces éléments pour en faire une œuvre à caractère testimonial.  Bresson avait néanmoins fait précéder le générique de la mention suivante : « Cette histoire est véritable. Je la donne comme elle est, sans ornements. » Le réalisateur dévoile son intention. Le dépouillement, trait majeur de son œuvre, ouvre une « voie d’accès vers l’essentiel : la mise en évidence de l’obstination d’un homme face à la matière et aux événements, inspirée et guidée par la volonté divine. » (J. Lourcelles). « J’ai évité tout effet dramatique, dira Bresson, dans le sens de la plus grande simplicité, pour que l’émotion vienne du mouvement général de l’action plus que des détails. » Le mouvement général ici c'est la quête de liberté. Sans liberté, point d'humanité. « Être libre n'est pas choisir le monde historique où l'on surgit - ce qui n'aurait point de sens - mais se choisir dans le monde quel qu'il soit », écrivait Jean-Paul Sartre dans L'Être et le Néant. Fontaine, condamné à mort comme tant d'autres hommes refusant de vivre sous le joug, restait homme libre parmi tant d'autres qui se sentaient libres, il cherchait à s'échapper non pour lui-même mais pour tant d'autres, pour un idéal en somme : l'idéal d'un pays libre. Qu'est-ce donc un pays libre si ce n'est des hommes libres avant tout ?  

MSh

 

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Un condamné à mort s'est échappé. France, 1956. Noir et blanc, 95 minutes. Production : Gaumont-NEF (Alain Poiré, Jean Thuillier). Réalisation : Robert Bresson. Scénario : R. Bresson d'après le témoignage d'André Devigny. Photographie : Léonce-Henry Burel. Musique : Mozart. Son : Pierre-André Bertrand, Joseph Abjean et Guy Rophé. Montage : Raymond Lamy. Décors : Pierre Charbonnier. Sortie en France : 11 novembre 1956. Tournage :  15 mai et 2 août 1956 à la prison Montluc dans le 3e arrondissement de Lyon en Rhône et aux studios de Saint-Maurice en Val-de-Marne. Interprétation : François Leterrier (Fontaine), Roland Monod (le pasteur), Charles Le Clainche (Jost), Maurice Beerblock (Blanchet), Jacques Ertaud (Orsini). Prix de la mise en scène Festival de Cannes 1957.