La Saison des femmes



Parched, 2015 – Inde. Leena Yadav


 « C'est un de ces paradoxes : au pays du kamasutra, on ne peut parler de sexualité. »

(L. Yadav)

 


 

Liminaire

 Un village du Gujarat, au nord-ouest de l’Inde. Le récit de trois jeunes femmes d’une trentaine d’années : Rani, veuve depuis quinze ans ; Lajjo, stérile et maltraitée par un mari alcoolique ; Bijli, danseuse sous chapiteau et prostituée. La première s’endette pour pouvoir marier son fils à l’adolescente Janaki, 15 ans. La vie du village est totalement étouffée par les traditions patriarcales, les jalousies interfamiliales, les caprices des uns et des autres et l’omnipotence masculine… Subsiste néanmoins l’amitié, et, en particulier, l’amitié féminine.

 

▪ La Saison des femmes est inspiré d'un véritable village que Leena Yadav a visité en 2012. « Situé au nord-ouest de l’Inde, au sein d’un territoire reculé aux paysages impressionnants qui abrite deux millions d’habitants, répartis en petites communautés. La population est régie par d’anciennes « normes » patriarcales décrétées par le conseil du village, composé en grande partie d’hommes », dit-elle. Dans le film, le village imaginaire se nomme Ujhaas. La réalisatrice met en scène un village censé se trouver au Gujarat, mais situé en réalité au Rajasthan voisin. Elle n'en avait pas obtenu l'autorisation en raison de la proximité d'événements graves - des filles violées et assassinées par leurs proches - survenues précisément au Gujarat. Leena Yadav déclare encore : « Je voulais tourner mon film sur une terre aride, desséchée (ndlr : le titre anglais signifie brûlé), c'est la raison pour laquelle j'avais choisi le Gujarat qui offre une végétation étique. [...] Il me fallait un environnement sec et poussiéreux pour célébrer ces femmes. » [1]

Une langue est inventée pour le film, mélangeant l’hindi à un dialecte local, le kutchi.

Pour Leena Yadav, le film  est très clairement destiné à défendre les droits des femmes et a été conçu en réaction aux différentes formes d'oppression dont elles sont victimes.

 

  • Critiques

 

« […]  Nietzche l’a écrit : les coutumes commencent avec la nécessité, se poursuivent par habitude et s’achèvent en croyances. La démonstration est ici exemplaire, tant est patente, chez un certain nombre de personnages, l’incapacité de remettre en cause quoi que ce soit par peur de porter malheur ou de déstabiliser la société. Leena Yadav eut à pâtir de cette situation sur le terrain, les villageois – surtout des jeunes – ayant refusé qu’une femme tourne et donne des ordres à des hommes, car cela les pervertirait. Il lui a donc fallu inventer un village et une langue… Hommage aux femmes dont les témoignages ont permis de créer les quatre héroïnes, financé par le mari de la réalisatrice, ce film est donc à voir pour la qualité de sa forme, la pertinence de son fond, mais aussi l’urgence et la puissance de son message. » (« L’Annuel du cinéma 2017 »)

 

« […] La Saison des Femmes blâme la société indienne et paradoxalement en filme toute la beauté. Les chants, les couleurs, les gestes ancestraux sont bénis à l'écran. Les héroïnes sont d'un optimisme inébranlable, toujours le sourire aux lèvres comme persuadées que finalement elles connaîtront le bonheur. Les quatre actrices incarnent cette force, elles se livrent corps et âme à cette cause qui emboîte le pas vers un éveil des consciences, véritable but de cette réalisation. Au travers de ce long métrage ce sont les voix de ces femmes battues, violées et vendues qui s'élèvent. Sans jamais tomber dans une mise en scène choquante, la violence des destins respectifs des personnages est plus qu’évidente. Leena Yadav réussi le pari de nous passionner avec ces récits extraordinaires en nous offrant un film à la mise en scène judicieuse. Les quelques séquences chantées et dansées du cabaret contrastent avec la terrible réalité qui sert de quotidien à ces femmes. La Saison des Femmes est une ode à la liberté, un film dérangeant comme on voudrait en voir plus souvent et qui risque évidemment de subir la censure en Inde. » (Laura Terrazas, « Challenges », 20 avril 2016)

 

 « Avec toutes les audaces dont il a pu faire preuve ces dernières années, le cinéma indépendant indien ne nous avait pas préparé à celle-là. Troisième long-métrage de la réalisatrice Leena Yadav, La Saison des femmes est un brûlot féministe et féminin de deux heures, qui parle fort et bien, marie la rage avec la coquetterie bollywoodienne et les danses exotiques, et dont la colère continue de résonner longtemps après la dernière scène. » (Noémie Luciani, « Le Monde », 16 avril 2016)

 

« [...] Le film est clairement militant. En imaginant ce village aux valeurs ancestrales et en suivant la vie ordinaire de ses quatre héroïnes, Leena Yadav veut tout montrer : le machisme ordinaire des pères puis des fils, la souffrance des femmes battues, le mépris des clients pour les prostituées, la solitude des épouses, la peur d'une modernité perçue comme une menace pour les traditions. Alors, oui, La Saison des femmes est démonstratif, mais il est porté par une telle énergie (celle de la réalisatrice comme celle des actrices) et par un tel souci de donner la parole à celles que la société condamne au silence (Bijli ne chante-t-elle pas en play-back ?) qu'on passera outre ses petits défauts. » (Yannick Lemarié, « Positif », mai 2016)

 

« [...] Yadav choisit ainsi, d’abord, de ne pas filmer les coups et les crimes, mais de les faire exister, par les mots qui avouent, par les cris qui traversent les cloisons, par les larmes qui pointent au coin d’un œil ou les hématomes que le fond de teint ne parvient plus à cacher. Non que la caméra de la cinéaste n’ose affronter son sujet de face, ou le minimise. En maintenant la violence hors champ, elle épouse le regard de l’ensemble de la société qui fait semblant de ne pas la voir, dissocie le savoir du voir pour mieux, peu à peu, les faire coïncider. Car en la ramenant progressivement à l’image, jusqu’à l’acmé finale confondant viol collectif, agression de femme enceinte et célébration du féminin à la fête foraine, Yadav fait de son geste filmique la mise à jour d’une parfaite hypocrisie, celle qui célèbre la déesse de la féminité mais cogne ses incarnations.

[...] Le découpage de La Saison des femmes favorise ainsi les ruptures de ton. Il retourne à l’apprêté quotidienne après une parenthèse enchantée, tout comme il refuse de s’enliser dans le pathos après une scène difficile. La fresque refuse le drame, car être femme ne doit pas être un drame. Son tragique ne cesse de rebondir avec humour, abrupt et vibrant, comme ce téléphone portable par lequel l’innocente Lajjo découvre l’orgasme. Cet outil – comme l’arrivée de la télévision dont les anciens craignent qu’elle ne corrompe les femmes du village – figure l’aspiration des femmes à une modernité capable de rompre avec cet aride archaïsme patriarcal. [...] » (Estelle Bayon, Assoiffées - https://www.critikat.com/actualite-cine/critique/la-saison-des-femmes)

 

 [1] Lire aussi : https://information.tv5monde.com/terriennes/pour-la-cineaste-leena-yadav-en-inde-voici-le-temps-de-la-saison-des-femmes-102849

 


 


La Saison des femmes (Parched). Inde, 2015. 116 minutes. Réalisation et scénario : Leena Yadav. Photographie : Russell Carpenter. Montage : Kevin Tent. Musique : Hitesh Sonik. Chansons : Swanand Kirkire. Chorégraphies : Ashley Lobo. Costumes : Ashima Belapurkar. Décors : Amardeep Behl. Production : Shivalaya Entertainment et Blue Waters Motion Pictures. Producteurs : L. Yadav, Ajay Devgn, Aseem Bajaj, Gulab Singh et Rohan Jagdale. Diresteur de production : Dinesh Pawar. Interprétation : Tannishta Chatterjee (Rani), Radhika Apte (Lajjo), Surveen Chawla (Bijli), Lehar Khan (Janaki), Riddhi Sen (Gulab).  Sortie en France : 20 avril 2016. 


 

Leena Yadav, réalisatrice indienne, née le 6 janvier 1971 dans l'État du Madhya Pradesh. « Parched/La Saison des femmes » est sa troisième fiction.