Edda Ciano née Mussolini (1910-1995)



 

 

Fille préférée du Duce, fille de ses années de misère et de socialisme, fille d’une union libre avec Rachele Guidi - Mussolini détestait, en ces temps, les curés -, native comme eux de la région de Forlí.

Edda épouse le 24 avril 1930 le charmant Galeazzo, fils de l’amiral et comte Costanzo Ciano, soutien fidèle du fascisme dès ses premières aubes. Galeazzo Ciano deviendra le futur ministre des Affaires étrangères. Ayant voté pour l’ordre du jour Dino Grandi qui, à la fin juillet 1943, confisquait les pouvoirs au Duce, Galeazzo Ciano sera recherché et arrêté par les nazis puis jugé à Vérone par les extrémistes de la République Sociale Italienne installée en Lombardie, dans la région des grands lacs. Il sera fusillé dans le dos aux côtés d’autres caciques du régime fasciste défunt. Edda essaiera vainement de le sauver en écrivant une lettre suppliante à son père.

Edda avait un tempérament de femme affranchie. Elle tenait de son père. Mais, cela agaçait son père qui pratiquait, en la matière, le « faites ce que je dis, mais ne faites pas ce que je fais. » Or, ne voilà-t-il pas, en l'an 1929, qu’un jeune homme juif entre dans l'existence de la demoiselle – elle est comme Benito, elle collectionne les amants et c’est elle qui choisit ! Cette fois-là pourtant, cela paraît nettement plus sérieux. Le garçon porte le nom d’une ville inconnue, Mondolfi, et il n’a rien du « Juif qui prie devant le Mur des Lamentations » ! Preuve en est : la mère d’Edda, Rachele, en guise de perfidie, lui sert du jambon. Et le Mondolfi le mange crûment et s’en délecte. Du coup, la passion d'Edda franchit un palier supplémentaire et s'envole ves des nuages !!! Le Duce qui, la même année, vient de rabrouer définitivement son encombrante et « vieillissante » amante d’origine juive, Margherita Sarfatti, se dit qu’il faut vite interrompre cette plaisanterie. « Je vais te priver de voiture », tonne-t-il à l'adresse de sa fille dans une expression désormais légendaire, celle qui met en relief sa mâchoire carnassière, laquelle donne l’impression de s’accroître au fur et à mesure où, année après année, les citoyens italiens n'ont plus qu'une issue : rabattre leur caquet et hurler à tue-tête, en marche serrée : « Gloire au Duce ! Vive le fascisme ! Vive l’Italie ! Le Chef a toujours raison ! » Quant à la voiture, une Alfa-Roméo exposée au salon de Paris, elle servira hélas à conduire nos deux céladons à l’église San Luca de Bologne où, sous bon escorte (et selon l’intérêt supérieur de la nation), celle d’un flic des services d’Arturo Bocchini, le chef de l’OVRA fasciste, ils signeront leurs adieux définitifs. En 1929, le Duce n’est pas encore antisémite, mais cela viendra… Du reste, même s’il ne l’aura jamais été au fond de lui-même, l’important ce n’est pas que lui soit antisémite, c’est que les Italiens soient antisémites, parce que le Duce le veut, comme il faut qu’ils soient fascistes, parce que le Duce le veut ! Le Duce va et vient, il aime l’action, il aime le mouvement, il aime le changement. Si ce n’est pas de l’opportunisme, cela ? En vérité, il n’y a qu’une chose que Mussolini ne supporte pas : la démocratie. Même les portefeuilles ministériels sont symboliques chez lui, quand il ne se les accapare pas nominalement parlant, il les dirige de pied en cap, en sorte que lorsqu'on voit un ministre, on voit en surimpression le Chef et sa mâchoire serrée ! Les travailleurs italiens, c’est LUI ! L'entreprise italienne, c'est LUI ! La lire italienne, c'est LUI ! Le défenseur de la patrie, de la famille et de la morale : c’est toujours LUI ! Voilà pourquoi, il ne supporte pas les perspectives de Vladimir Ilitch, qu'il admirait pourtant. La dictature du prolétariat ?! Il se démènerait comme un forcené pour mettre la classe ouvrière au pouvoir ? Lénine avait certainement une case en moins dans son cerveau ! Alors que toute son existence devait se résumer à cela : la dictature tout court ou la lutte pour le pouvoir, LE SIEN ! Avec le Duce, la vie se résume à une équation simple : LUI en lettre majuscules et les autres à ses pieds ! Et, dans cette bataille âpre, sans merci, les autres doivent « Croire (en LUI), obéir (À LUI), combattre (pour LUI) » et aussi mourir (pour LUI).

Edda dira plus tard, c’est-à-dire lorsque le fascisme se sera effondré : « Je n’ai jamais été fasciste. » On veut bien la croire. Elle mettra même en avant, dans son témoignage personnel, sa liaison avec un communiste. À présent, j’aimerais vous rapporter ce qu’écrit Antonio Scurati, dans son roman-fleuve consacré à Mussolini : « M. L’Homme de la providence », à propos du mariage avec Galeazzo Ciano.

MS

 

  • « Il n’y a pas de conte de fées sans princesse : dans cette histoire, la princesse est une jeune femme dont la nervosité frise la neuropathie, une jeune femme à la sexualité débridée, étrangère à toute pudeur, surnommée par son père la « pouliche folle », objet de médisances et de blagues prenant pour cible ses fréquentes promenades dans la via della Scrofa, maigre comme un clou, aussi sportive qu’un homme, plutôt laide, mais auréolée d’un charme diabolique. Il n’y a pas de conte de fées sans princesse, et il n’y a pas de princesse sans épine ensorcelée pour rompre le charme : et il n’y a pas de princesse sans épine ensorcelée pour rompre le charme : maintenant qu’elle s’apprête à devenir Mme Ciano en vertu de son union dynastique avec le riche rejeton du bras droit du Duce, Edda Mussolini cessera bon gré mal gré d’être la bien-aimée « fille de la misère » de son père Benito pour se gagner le titre prestigieux et odieux de « fille du régime » de l’Italie fasciste. Comment en est-on arrivé là ? C’est une brève histoire. En décembre, Galeazzo a été rappelé à Rome. Après les loisirs et les vices de la Chine, on le destine par représailles – comme il l’écrit à sa confidente Maria Rosa Oliver – à l’ambassade italienne près le Saint-Siège. Or, le 27 janvier, il fait la connaissance d’Edda – dont la curiosité a été éveillée par l’entremise de la sœur de l’élu et l’album de photos familial – à un bal de bienfaisance dans les salons du Grand Hôtel de Rome. Les deux promis se plaisent. Peut-être s’en persuadent-ils, peut-être se résignent-ils, peut-être se plaisent-ils vraiment, comment l’affirmer ? D’ailleurs, cela ne change pas grand-chose à l’affaire : le 20e siècle est un siècle de passions « raisonnées » qui se prêtent bien aux mariages arrangés. Une chose est certaine : après avoir longuement dansé au Grand Hôtel, les deux jeunes gens se retrouvent pour leur premier tête-à-tête. Rien de particulièrement romantique. Ils vont au cinéma. La présence discrète, certes, mais difficile à ignorer des policiers en civil ne rehausse pas le prosaïsme de ce rendez-vous galant, pas plus que le choix du film : désireux de se donner l’air cultivé, Galeazzo a opté pour un documentaire de Flaherty et Van Dyke sur la dure existence des pêcheurs de perles en Polynésie.

Malgré l’organisation malheureuse de ce premier rendez-vous, Galeazzo Ciano, en costume gris foncé et gants beurre frais, se présente le 15 février à 3 heures de l’après-midi à la Villa Torlonia afin de demander à Benito Mussolini la main de sa fille. Elle lui est accordée. Non sans que la mère de la future mariée eût averti le malchanceux : « Ma fille ne sait même pas faire son lit. Elle ne sait rien faire. Elle ignore ce qu’est un intérieur. Elle ne sait même pas cuire un œuf. Quant à son caractère, mieux vaut ne pas en parler. »

Les brèves fiançailles d’Edda et de Galeazzo se déroulent entre les cabarets romains – en particulier une boîte appelée « La Bomboniera », que Galeazzo fréquentait du temps où il était célibataire à la recherche d’aventures érotiques – et le club de golf de l’Acquanta, où ils ont tout loisir de s’isoler dans les dépressions qui séparent la via Appia et les ruines de l’aqueduc romain. C’est ainsi, en un éclair, qu’on arrive au 23 avril, jour où le Duce du fascisme, planté au sommet de l’escalier de la Villa Torlonia, reçoit ses invités.

Les noces du lendemain sont également rapides. La cérémonie se déroule dans l’église de San Giuseppe, via Nomentana. Bien que celle-ci se dresse à quelques pas de la Villa Torlonia, le cortège nuptial ne compte pas moins de six grandes Fiat 525. Don Giovenale Pascucci, de l’ordre des chanoines du Latran, préside la cérémonie religieuse. Pour complaire au Duce, assis au premier rang, il ne manque pas de mentionner le fardeau qui pèse sur les épaules des deux jeunes gens : « Votre famille, promet-il et avertit-il, devra être le prototype de la famille chrétienne et italienne, famille de cette lignée qui connaît toutes les audaces, toutes les gloires s’ornant sans cesse de gemmes, toutes les splendeurs. » Le 24 avril à 11 heures du matin, trois mois après leur première rencontre, Galeazzo Ciano et Edda Mussolini sont mari et femme. 

À la sortie de l’église, comme le prêtre l’a annoncé, Edda resplendit dans sa robe de satin blanc, une guirlande de perles et de fleurs d’oranger dans les cheveux. Mais rapidement, avant d’avoir la possibilité de couper le ruban en soie blanche que lui a offert un groupe de jeunes paysannes romagnoles en tenue traditionnelle, elle est obligée de baisser la tête pour passer avec son mari sous l’arc d’acier que forment dans le vide de l’escalier les poignards croisés de deux groupes de mousquetaires du Duce, la garde d’honneur de la Milice fasciste qu’on reconnaît à son fez orné de deux fleurets en argent et d’une tête de mort.

Comme les perles de la couronne nuptiale, l’acier des lames et le crâne en argent étincellent sous le soleil d’avril. Pour une mariée, on peut sans aucun doute imaginer meilleur présage. »

 

-         Antonio Scurati :  M. L’Homme de la providence. Traduction de l’italien : Nathalie Bauer. ©Les Arènes, Paris. 2021.