La Commissaire


► U.R.S.S., 1967 – Alexandre Askoldov

 

 


 

 

Il serait trop long ici de raconter la vie d’Alexandre Askoldov, décédé à Göteborg en Suède, en 2018, à la veille de son 86e anniversaire. Il traversa, enfant, les drames nébuleux du communisme soviétique sous la férule de Staline. Privé de ses parents - son père fut arrêté en 1937 à Kiev, où il fut missionné pour y diriger une usine, et sa mère, très belle et digne, quelques jours après, il fut élevé auprès de sa grand-mère maternelle dans un appartement communautaire situé près du couvent de Novodievitchi (en russe, le champ des vierges) à Moscou. Les amis qui, en de semblables circonstances, l’avaient aidé à la rejoindre étaient juifs. Il ne put jamais les revoir : ils firent partie des victimes du massacre perpétré par les nazis à Babi Yar en Ukraine, fin septembre 1941, et au cours duquel périrent 33 771 personnes. Askoldov qui avait entrepris des études de 3e cycle à l’Institut de littérature Maxime-Gorki de Moscou aimait aussi le cinéma. Il contribua à la réalisation du film « J’ai vingt ans » de Marlen Khoutsiev et s’évertua à défendre le talent de Grigori Tchoukhraï qui, avec « La Ballade du soldat » et « Ciel pur » dénonçait avant tout les malheurs et les atrocités de la Seconde Guerre mondiale, laissant à d’autres le souci de célébrer les succès militaires de l’Armée Rouge.

 Tous ces faits constituent un début d’explication à son film de fin d’études « La Commissaire », réalisé en 1967. Askoldov dira lui-même : « Je crois que cette mémoire biologique, que le sentiment de reconnaissance pour cette famille, est resté vif tout ce temps-là dans mon inconscient. Ils furent dans une large mesure ce qui influa aussi sur la naissance de mon film, le film qui est devenu La Commissaire. » Ce sera son seul et unique film de fiction. Le scénario et surtout la façon de l’appréhender formeront un grave sujet d’irritation pour les autorités soviétiques. Placé dans le contexte de la Guerre civile consécutive à la Révolution bolchévique, le film d’Askoldov retrace la destinée d’une commissaire politique Klavdia Vavilova (Nonna Mordioukova), réputée pour son intransigeance et sa fidélité au Parti, brusquement contrainte de mettre provisoirement fin à ses fonctions afin d’accoucher d’un nouveau-né.  Elle est conduite, de ce fait, chez un camarade d'une petite localité en Ukraine, le rétameur juif, père de six enfants, Efim Magazanik (Rolan Bykov) qui, en dépit de sa pauvreté et de l’exiguïté de sa maison, devra céder une pièce à Klavdia. La famille d’Efim se contentera alors de la salle de séjour. Au fil du temps, au milieu de cet entourage très solidaire, la commissaire s’humanise et redécouvre des valeurs que la guerre lui avait fait oublier : la générosité, la bonté, la modestie et la tendresse. En définitive, si Klavdia Vavilova les quitte c’est pour leur éviter des tracas et protéger son enfant. Elle enregistrera néanmoins une sombre vision prophétique. Qu’est-ce qui, dans cette adaptation de la nouvelle de Vassili Grossman (« Dans la ville de Berditchev » datant de 1934) avait heurté la bureaucratie soviétique au point qu’elle fut qualifiée d’œuvre « prosioniste » ?  L’indélicatesse apparente du film était de survenir à la suite de la Guerre des Six Jours (juin 1967). Mais, précisément, tout cela n’était que prétexte et, ensuite, diffamation grossière. Askoldov explique clairement ce qu’on trouve dans son film : le rejet de la guerre et l'incrimination d'une forme de méconnaissance des fondements religieux. « D’énormes choses me remuaient dans cette vie, je voyais chez nous l’énorme dissonance qui caractérisaient les relations interethniques. J’étais profondément ulcéré, comment dire ? par cette inculture absolue vis-à-vis de la religion, et ainsi de suite. Je m’indignais de l’image apprêtée que nos arts donnaient de la Guerre civile (1917-1923). En général, mon opinion était que la guerre était le comble de l’immoral, mais que la Guerre civile dépassait, elle, toutes les bornes concevables. » On comprendra pourquoi Askoldov avait défendu le film de Khoutsiev et ceux de Tchoukhraï. On comprendra surtout pourquoi les officiels soviétiques détestèrent durablement « La Commissaire » et son auteur. Cependant, la référence à la Shoah ukrainienne – l’ultime partie du film où l’on voit en sépia le cauchemar préfigurateur de Klavdia - ; ensuite l’allusion aux interdictions antisémites d’après-guerre – Efim (R. Bykov) évoque l’éternel « bouc-émissaire » quand tout va mal – avait sûrement été le vrai facteur de l’indisposition du régime soviétique : on rappellera ici la censure stalinienne du Livre noir de la Shoah dont Grossman fut corédacteur en 1947 ; l’interdiction du Comité antifasciste juif et l’assassinat de son président Solomon Mikhoels, un célèbre dramaturge en langue yiddish, en janvier 1948 ; le complot des « blouses blanches » de 1953 où la quasi-totalité des médecins étaient juifs… et les ennuis du poète Evtouchenko et du compositeur Chostakovitch lorsqu'ils évoqueront la tragédie du ravin de Babi Yar. En Union soviétique, la définition agréée par l'idéologie « communiste » fut que fascisme et nazisme n'étaient qu'une manifestation du capitalisme déliquescent. Le chauvinisme et le racisme enracinés dans l'idéologie national-socialiste, idéologie foncièrement pourvoyeuse de guerre à l'échelle internationale, étaient largement minimisés. Cela pouvait surprendre de la part des autorités soviétiques, car, cette idéologie raciste fonctionnait aussi à l'égard des populations slaves. En d'autres occasions, justement, ces deux tares - le nationalisme outrancier et son corollaire récurrent, l'antisémitisme (qui, selon moi, englobe les gens de Sem, qu'ils soient juifs ou musulmans) pouvaient même être cultivés sous le fallacieux prétexte de défense de la patrie socialiste. En vérité, toutes les religions étaient mises à l'index, l'orthodoxie, religion majoritaire des peuples russo-ukrainiens, l'était tout autant. Néanmoins, « l'antisémitisme continuait de jouer le rôle hérité d'une tradition millénaire qui consistait, dans les situations de crise, à trouver et à châtier un bouc émissaire. On aboutit ainsi au paradoxe suivant : l'Armée rouge libérait le monde et, par là même les Juifs aussi, du fascisme tandis que l'État soviétique persécutait sa propre population juive par des campagnes punitives », écrit Sigrid Neef à propos de la symphonie Babi Yar de Dimitri Chostakovitch.    

Aussi, et ce n'est pas surprenant, Askoldov sera couvert d’opprobre et déclaré « professionnellement inadapté » (sic). Sous les instances de Mikhaïl Souslov, un des hauts dignitaires du PCUS, à qui Askoldov s’était adressé afin de plaider sa cause, le film sera conservé, mais avec des coupes importantes. Et, fait plus attristant, strictement interdit de diffusion. En 1984, « La Commissaire » est présenté au Festival de Jérusalem. Trois ans plus tard, au moment de la perestroïka, lors du Festival International du film de Moscou, Askoldov se saisit d’un micro pour réfuter l’argument qu’aucun film ne serait désormais plus interdit en URSS. Présents dans la salle, Gabriel Garcia Marquez, Stanley Kramer, Robert De Niro et Vanessa Redgrave exprimeront le souhait de voir le film. Le secrétariat national du PCUS décidera alors, à huis clos, d’en produire une édition avec des coupes. Il faudra patienter jusqu’en 1988 pour que « La Commissaire » soit enfin reconstitué intégralement.  Sur le plan formel, « La Commissaire », film en noir et blanc, paraîtra daté pour son époque, indubitablement marqué par l’héritage du cinéma soviétique d’avant-guerre, même si les qualités de la photographie (Vassili Ginzbourg) et la musique du grand compositeur Alfred Schnittke constituent des atouts indéniables. On doit saluer, avant tout, le courage du réalisateur qui ose montrer un pays encore très imprégné par la croyance religieuse et la façon très brutale dont les représentants du nouveau pouvoir soviétique cherche à s’en défaire.

MiSha

 


La Commissaire. URSS, 1967. Noir et blanc, 88 minutes. Réalisation et scénario : Alexandre Askoldov d'après le récit de Vassili Grossman, Dans la ville de Berditchev. Photographie : Vassili Ginzbourg. Son : Yevgéni Bazanov, Liya Benevolskaïa, Nikolaï Chary. Montage : Svetlana Liachinskaïa, Natalia Loginova, Nina Vasilieva. Décors : Sergueï Serebrennikov. Musique : Alfred Schnittke. Production : Studio Gorki, Mosfilm. Interprétation : Nonna Mordioukova : La Commissaire Vavilova, Marta Bratkova, Rolan Bykov : Efim, Raïssa Nedachkovskaïa : Maria, la femme d'Efim, Lioudmila Volynskaïa : la grand'mère. Ours d'argent, Prix spécial du jury, Prix FIPRESCI, récompense de l'OCIC au Festival de Berlin 1988.

 


 

  


 


 

Nonna Mordioukova (La Commissaire) et Rolan Bykov (Efim)

« La Commissaire » - 88e min. Les bombardements de la Guerre civile en Ukraine.
La frayeur des gosses. la famille d'Efim Magazanik danse pour conjurer le sort. Le cauchemar de Klavdia Vavilova.