Elser, un héros ordinaire


2015, Oliver Hirschbiegel

 

 « Ich bin ein freier Mensch gewesen. » (J'étais un homme libre.)

[Georg Elser]


 


O
nze ans auparavant, le réalisateur allemand livrait, dans Der Untergang/La Chute, une description controversée des douze derniers jours du IIIe Reich et de son dictateur, le chancelier Adolf Hitler. Avec Elser : Er hätte die Welt verändert, Hirschbiegel aborde l'histoire du nazisme, six ans après son accession au pouvoir, et, alors que la Seconde Guerre mondiale vient précisément de s'enclencher, début septembre 1939, à la suite de l'invasion allemande en Pologne. Il se range, en outre, du côté de « ces Allemands qui ont affronté Hitler ».*  De ce point de vue, Johann Georg Elser mériterait la première place. Car, ce citoyen ordinaire d'une Allemagne rongée par la crise et humiliée par un sentiment de défaite, possédait, quant à lui, une vision autrement plus exaltante de l'avenir de son peuple et de l'Europe de demain. Il fit, dès l'abord, acte de résistance. Son destin deviendrait, de fait, extraordinaire. Pour autant, interrogez autour de vous : qui connaît Georg Elser ? L'histoire contemporaine et l'Allemagne d'après-guerre l'auront exécuté deux fois comme le titre d'un documentaire réalisé par Jutta Neupert l'aura énoncé (Die Zweite Hinrichtung des George Elser/Le Deuxième assassinat de Georg Elser). L'historien Gilbert Badia - auteur de l'ouvrage dont nous citons plus haut le titre -, écrivait fort justement : « C'est lui, tout seul, qui a conçu, réalisé avec un soin, une précision, une habileté stupéfiantes un attentat dont l'échec n'est dû qu'à des circonstances fortuites et imprévisibles. Si on avait décidé d'ériger un monument, un seul, pour commémorer la lutte des Allemands et Allemandes qui ont risqué leur vie pour mettre un terme aux horreurs du régime national-socialiste, c'est à Elser qu'il aurait fallu le dédier. » Effectivement, à l'aube du 8 novembre 1939, Johann Georg Elser, 36 ans, remarquable ouvrier menuisier ayant acquis, en outre, un savoir-faire en horlogerie, prépare discrètement et patiemment - trente-cinq nuits de labeur ! - un attentat contre le Führer et ses principaux chefs. Membre du Front rouge, ami des communistes, éloigné de leurs pratiques parfois (« La violence cela n'a jamais rien apporté, leur dit-il, lorsqu'il assiste à une bagarre entre eux et les activistes nazis), Elser dépose sa bombe au-dessus de la tribune officielle à la brasserie munichoise de Bürgerbraükeller où se tiennent les réunions importantes du NSDAP (Parti national-socialiste des travailleurs allemands). Adolf Hitler doit prononcer un discours pour commémorer le putsch raté de 1923. L'engin explose, mais le Führer et les plus hautes autorités ont hélas quitté l'endroit plus tôt que prévu. Quelque temps après, Elser sera stoppé à la frontière suisse et conduit au siège de la Gestapo. Là, il sera « questionné » par son chef, Heinrich Müller, et Arthur Nebe, directeur de la police judiciaire du Reich. 

Embauché, en 1936, dans une fabrique d'armatures métalliques sise en Bavière, Georg Elser, ce « Guillaume Tell du XXe siècle » (Rolf Hochhuth), aura découvert, appris et médité : dans cette usine, on y produisait désormais,  les équipements militaires nécessaires pour renforcer l'armée du Reich, et ce, en dépit des accords du Traité de Versailles (1919) qui en limitait les effectifs et le matériel lourd. Indubitablement, Hitler ambitionnait de conquérir un vaste espace vital à l'Est. Il préparait donc la guerre. Le militant du Roter Frontkämpferbund ne fut, en ce qui le concerne, qu'à peine étonné. Et c'est ce qu'il voulut stopper, en son âme et conscience. Ses convictions antifascistes datait de la fin des années 20. Il avait connu le chômage et la misère, son père s'était endetté et sombra dans l'alcool. Aux sbires qui l'interrogeaient après son attentat, Elser leur offrit des justifications d'une grande clarté : depuis l'arrivée au pouvoir des nationaux-socialistes, les salaires des ouvriers avaient baissé, tandis que les prélèvements ne cessaient de s'accroître. Ainsi s'exprima-t-il. Enfin, il protesta énergiquement contre le fait que les travailleurs allemands ne pouvaient plus changer de travail librement et que leurs enfants étaient d'office embrigadés dans les Jeunesses hitlériennes. Elser avait pris sa décision à l'automne 1938. Cette détermination était le fruit de ses opinions personnelles. Or, ce qui gêna les autorités nazies, c'était ce fait : il avait agi seul, en son for intérieur. Elser était la démonstration particulière et aveuglante que beaucoup de travailleurs allemands ressentaient sûrement comme lui. Par tous les moyens, la Gestapo tenta d'arracher de faux aveux à l'ouvrier : en vain. Transféré au camp de concentration de Sachsenhausen puis ensuite à Dachau, toujours en qualité de prisonnier spécial de Hitler, Elser fut tenu à l'écart. Lorsque les dirigeants nazis furent persuadés que leur guerre était perdue, ils décidèrent d'assassiner Elser le 9 avril 1945. Version officielle : il avait péri lors d'un bombardement allié !  Il faudra vingt-cinq ans pour que justice soit rendue à ce résistant de la première heure. Voilà donc une bonne raison de voir ce film.

Autre raison également : le film appréhende la vie intime de ce héros méconnu. C'est encore un signe de résistance qui surgit, à travers son empathie pour Elsa, cette épouse maltraitée par un homme acquis aux convictions nazies. Enfin, troisième raison : le film observe le contexte historique et social avec subtilité. Il montre, avec pertinence, que l'idéologie chauvine et raciste ne doit jamais être sous-estimée. Des conditions y président et les peuples peuvent en être contaminés dans des délais historiques effrayants. Nous aimerions rappeler aussi, en guise de conclusion, qu'Elser fut, aux yeux des dignitaires fascistes, un terroriste. Or, le fascisme et le nazisme sont précisément des régimes terroristes. Celui qui combat contre ces pourvoyeurs de violence n'est pas un terroriste, mais un résistant et infailliblement cet humaniste que le réalisateur appelle de ses vœux et qu'il recherche en chacun de nous. Un film à ne point manquer : pour Elser, pour la Résistance et pour un monde doué d'humanité.

MsH 

 

 


 

Elser, un héros ordinaire (Er hätte die Welt verändert)Allemagne. 2015. 110 minutes. Réalisation : Oliver Hirschbiegel. Scénario : Fred et Léonie-Claire Breinersdorfer. Photographie : Judith Kaufmann. Montage : Alexander Dittner. Musique : David Holmes. Production : Lucky Bird Pictures. Interprètes : Christian Friedel (Georg Elser), Katharina Schüttler (Elsa), Burghart Klaussner (Arthur Nebe), Johann von Bülow (Heinrich Müller), Felix Eitner (Eberle). Sortie : 12 février 2015 (Berlinale). Distribution française : 21 octobre 2015.

 


* Cf. G. Badia : Ces Allemands qui ont affronté Hitler, Les Éditions de l'Atelier/Les Éditions Ouvrières, Paris, 2000.

 


 


 

Entretien avec Oliver Hirschbiegel, réalisateur de « Elser, un héros ordinaire »