Paris. 17 Octobre 1961



 

►Paris. Le massacre du 17 octobre 1961 

 

Un article annonciateur de « L’Humanité »

 

Les Harkis de Paris 

 


 

 • À l’occasion de la sortie du film de Philippe Faucon, j’ai ressenti la nécessité personnelle d’évoquer le drame harki. Je l’ai fait parce que je suis le descendant d’une famille de culture anticolonialiste. J’ai toujours envisagé, pour ma part, la réalité du colonialisme dans sa globalité complexe. Je l’ai fait aussi parce que je ne crois qu’à une seule chose : l’humanité et non évidemment à « L’Humanité » seulement, journal fort respectable au demeurant.  J’ai donc cherché à comprendre et non à me faire le censeur a posteriori. Pourtant, il y a des moments où la dénonciation s’avère utile dès lors qu’un engagement quel qu'il soit transgresse ce qui doit être sauvegardé du respect de l’autre, de son intégrité physique et morale. Le bourreau doit être confronté à sa terrible vérité. Seulement et uniquement par respect pour ceux qu’on a torturé. Dans la recherche de la vérité, aucun fait, aucune réalité ne doivent être cachés. Voici ce qu’écrivent donc Rosa Moussaoui et Alain Ruscio dans un ouvrage intitulé « L’Humanité censuré. 1954-1962, un quotidien dans la Guerre d’Algérie ».  Ils évoquent un article annonciateur, celle d’une femme extraordinaire, Madeleine Riffaud, toujours vivante au demeurant. Le reportage date du 7 mars 1961. Je termine ce paragraphe en rappelant que je ne traiterai pas de la manifestation proprement dite, celle du 17 octobre 1961 et de ses conséquences. Les documentaires ci-dessous renseignent bien. Il m’intéressait plus d’en visiter des éléments d’histoire qui la précède, en particulier, à travers la figure de l’ancien préfet Maurice Papon. 

 


 

« Les harkis venus en France furent sélectionnés pour leur attachement farouche à l’armée française. Beaucoup d’entre eux devinrent des tortionnaires.

C’est en 1958 que le préfet de police du département de la Seine, Maurice Papon, fait appel au capitaine Raymond Montaner, pied-noir, parfaitement arabophone, ancien de la bataille d’Alger, pour organiser, en plein Paris, une Force de police auxiliaire (FPA), en fait un véritable commando, chargé des basses œuvres. Il y aura jusqu’à 400 hommes dans cette force. 

Cette FPA va vite avoir une sinistre réputation. Ses actions étaient empreintes d’une grande habileté (infiltration de la communauté algérienne en France, provocations, opérations d’intoxication), mais aussi d’une extrême violence (tortures, assassinats, participation à la répression lors de manifestations, comme celle du 17 octobre 1961, renvoi en Algérie de militants promis à des corvées de bois, etc. », écrivent au préalable Moussaoui et Ruscio.

 

Maurice Papon : Un fonctionnaire servile

 

 Rappelons succinctement ici, et, afin qu’il puisse constituer un aide-mémoire efficace, un aperçu biographique de M. Papon qui devint ministre du Budget en 1978 sous Giscard d’Estaing, et alors que figurait dans ce même gouvernement Madame Simone Veil, rescapée des camps de concentration nazis. Affectée au ministère de la Santé, celle-ci le quittera, quelques mois après, pour devenir, quelques jours plus tard, présidente du Parlement européen. Or, M. Papon fut justement cet ancien secrétaire général de la préfecture de Gironde, que l’on va bientôt, et très certainement trop tard, inculper de complicité de crimes contre l’humanité pour avoir participé, entre 1942 et 1944, à l’organisation de la déportation des Juifs de la région bordelaise vers les camps d’extermination. C’est le socialiste Jules Moch, alors ministre de l’Intérieur, qui va le nommer comme préfet de Constantine en 1949. Deux ans plus tard, au mois de décembre, il est promu au secrétariat général de la préfecture de police de Paris. L’immigration ouvrière algérienne en France s’est nettement accrue. Les besoins en main-d’œuvre de l’économie métropolitaine, la misère des masses paysannes en Algérie, la politique du colonialisme français constituent l’explication de cette immigration. Il est clair que l’administration française cherche à la surveiller et l’encadrer. Elle se méfie surtout de l’activité politique du MTLD de Messali Hadj. Maurice Papon aura bientôt l’occasion de se distinguer : le 14 juillet 1953 – nous en avions parlé au sujet d’un livre et d’un ouvrage de Daniel Kupferstein -, sa police tire sur un cortège d’Algériens qui manifestent aux côtés des travailleurs français : 7 morts. Il devient clair que M. Papon est un adversaire résolu des Algériens. Et c’est encore un homme de gauche, le radical Pierre Mendès France, alors chef du gouvernement, qui l'installe, l’année suivante, comme secrétaire général du protectorat du Maroc, son supérieur M. Baylot ayant été remplacé. La politique de M. Mendès France n’entre pas exactement en résonance avec celle de M. Baylot. À la place de la répression, Mendès France privilégie la négociation. Ceci dit, le Maroc n’est pas spécialement calme non plus, loin s’en faut. Au début des années 1950, un conflit s'est engagé entre le Palais (le sultan Mohammed ben Youssef) et la Résidence (la France représentée par la figure du général Juin) autour d'une nouvelle redéfinition des rapports entre les deux pays. Désormais, Mohammed V incarne l'idée d'indépendance nationale. Fin août 1953, à l'encontre des aspirations du peuple marocain, Mohammed V est déposé. M. Papon, quant à lui, arrive au Maroc en juin 1954 et y demeure jusqu'en juillet 1955. Les historiens ont établi de justes parallèles entre la répression du 17 octobre 1961 et celles exercées contre l'émeute des Carrières centrales à Casablanca (7 décembre 1952), laquelle succédait à une grève organisée par l'Union des syndicats du Maroc (UGSCM) et l'Istiqlal pour protester contre l'assassinat du syndicaliste tunisien Ferhat Hached ; et, ensuite, contre la réunion du 10 décembre suivant à la Maison des Syndicats de la même ville dans laquelle des centaines de travailleurs marocains furent tués... Papon a sûrement dû cogiter tout cela. Dans l'attente, il écrit… et notamment à M. René Mayer, député radical-socialiste à Constantine, plusieurs fois ministre et même, président du Conseil. M. Mayer fut un de ceux qui mirent en place la fameuse UGIF (Union Générale des Israélites de France) que l’administration de Vichy avait créée pour « recenser » les juifs de l’hexagone. Ce même M. Mayer, en tant que garde des Sceaux, fit libérer, en 1950, Xavier Vallat, le commissaire aux Questions juives du régime de Vichy. M. Mayer fut un temps le représentant du groupe Rothschild en Algérie, lequel participa à l’exploitation des mines de plomb et de zinc et diverses compagnies de navigation en ce « beau pays ». Bref, ne cherchons plus à élucider les « relations juives » de M. Papon… Elles correspondent aux besoins des gouvernements qu'il sert. C’est, du reste, ce M. Mayer qui votera, avec d’autres, la chute du gouvernement Mendès France. Car, M. Mayer est parfaitement connu en Algérie : il est le porte-voix des intérêts de la grosse colonisation européenne et le défenseur d’un atlantisme anticommuniste élargi aux pays du Maghreb. Revoilà donc Papon aux affaires algériennes à compter du 2 février 1956. Ses efforts - être placé à la CECA (Communauté Européenne du charbon et de l’acier) - ayant été vains, il accepte (et il s’en vante) d’y retourner comme IGAME (Inspecteur général de l’administration en mission extraordinaire) dans l’Est algérien, une fonction créée par le « social-traître » Jules Moch (« un chien sanguinaire », pour reprendre l’expression d’un autre social-traître allemand, le fameux Gustav Noske, assassin de Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht) pour maîtriser – le terme est faible - les luttes ouvrières des années 1947-48 animées par la CGT. On peut donc comprendre de quoi il s’agit et quelle sera la politique des autorités françaises en Algérie. « Quand il prend en main les destinées de l’Est algérien, sous l’autorité du ministre résident, le socialiste Robert Lacoste, écrit Jean-Luc Einaudi, la Guerre d’Algérie entre dans une nouvelle phase. La torture, pratiquée dès le début du conflit, va se généraliser avec l’application des pouvoirs spéciaux obtenus par le gouvernement Guy Mollet au mois de mars 1956. Les pouvoirs de police passent aux mains de l’armée dans les départements de Bône et Constantine. L’IGAME Papon dispose de pouvoirs considérables, puisqu’il exerce le contrôle supérieur et la coordination générale des pouvoirs civils et militaires dans l’Est algérien (ndlr : les 4 départements constitués de Constantine, Bône, Sétif et Batna). » On parlera même de « paponie » pour désigner cette région. À une conférence de presse tenue à la préfecture de Constantine, le 17 septembre 1957, il déclare : « Je demande à tous les civils de se conduire en soldats […] Il n’y a plus de militaires et de civils. Il ne doit plus y avoir que des soldats. » C’est la guerre totale, acharnée, et la torture devient pratique quotidienne et systématique. À Constantine, policiers et militaires ne chôment pas. Le « social-traître » Lacoste se frotte les mains : « Je signale l’intérêt qui s’attache, dit-il, à l’organisation de centres d’interrogatoires communs, où l’armée, ainsi que les différents services de police et de gendarmerie travaillent ensemble en vue d’accélérer les enquêtes préliminaires ou officieuses. De tels centres fonctionnent à Orléansville et Constantine. » Papon vitupère, de son côté, les partisans de la négociation et moque les « examens de conscience ». Lacoste l’applaudit et le cite en « tant qu’un des meilleurs chefs administratifs de l’Algérie. » Quoi qu’il en soit, la guerre est bien là, et elle dure, qu’on en veuille reconnaître la réalité ou pas.  La IVe République est forcément en crise. Et, notons au passage, la manifestation policière du 13 mars 1958 à Paris où l’on entend des milliers de policiers s’écrier : « Sales juifs ! À la Seine ! Mort aux fellaghas ! » Le lendemain, M. Papon revient à Paris comme préfet, sur proposition du ministre de l’Intérieur Bourgès-Maunoury. Papon ne transige point. Grâce à l’ordonnance du 7 octobre 1958, qui est en réalité inspirée par ses propres recommandations, il met en place une réglementation répressive qui passe par la détention arbitraire et la pratique de l’interrogatoire musclé pour contrer l’action du FLN en métropole. Parallèlement à la mise en place d'une réglementation répressive, Maurice Papon participe à l’édification de structures sociales, conformément au schéma de guerre contre-révolutionnaire qu'il avait déjà contribué à mettre en place lorsqu'il était en poste à Constantine. Il s'agit de prendre en charge le nouvel immigré dès son arrivée dans les gares parisiennes ou à l’aéroport d’Orly, de l'aider dans ses démarches administratives, tout en accumulant les informations dans un fichier de renseignements (Ndlr : Sous Vichy ou sans Vichy, Juifs ou Musulmans, ouvriers ou étudiants contestataires, Papon fait toujours fièrement le même boulot : espionner, renseigner, réprimer !) Le Service de coordination des affaires algériennes (SCAA) est au centre de cet appareil répressif et social. Basé à la préfecture de police, il centralise toutes les informations sur le FLN à Paris. Le SCAA peut recourir, au besoin, aux divers services de police, tant les gardiens de la paix et la police judiciaire, les unités anti-émeutes que sont les CRS et les gardes-mobiles que des unités spécialisées, les Brigades des agressions et violences (BAV) créées par le préfet Baylot. Mais, à l’été 1958, Papon organise déjà des rafles massives à Paris : des milliers de ressortissants algériens sont internés en centres de détention. Cependant, la légalité devient encombrante, insuffisante pour juguler l’influence du FLN et de ses idées. À partir de la fin de 1960, le dispositif de lutte contre le FLN est complété par la création de la Force de police auxiliaire (FPA) composée de musulmans algériens volontaires et qui sera commandée par le capitaine Montaner. L'objectif des FPA est de disloquer l'organisation du FLN en arrêtant les responsables et en empêchant le prélèvement des cotisations. Ils parviennent à rallier les Algériens menacés de mort par le FLN et à recruter des indicateurs parmi les commerçants. La méthode utilisée par les hommes de Montaner est invariable : occupation d'hôtels habités par les travailleurs algériens, infiltration et recueil de renseignements, violences policières, tortures. 

La première compagnie de FPA implantée dans un quartier du XIIIe arrondissement (dans les caves du 9 rue Harvey et du 208 rue du Château-des-Rentiers) parvient à disloquer l'organisation frontiste dans cet arrondissement. Ce succès amène le préfet de police à implanter une deuxième compagnie dans le quartier de la Goutte d’Or. Dès lors, les patrouilles en file indienne de ces hommes en calots bleus, mitraillette à la ceinture, fait partie du paysage des XIIIe et XVIIIe arrondissements. Dans la lutte que mène la Préfecture de police de Paris contre le FLN, les FPA sont en première ligne. Le 18 mars 1961, Maurice Papon s’explique devant le Conseil général de la Seine : « Durant deux ans, j’ai été inspecteur général de l’Administration en mission extraordinaire à Constantine, au cours des années 1956-1958. J’y ai appris à connaître les ressorts de la guerre subversive. Or, l’un de ceux-ci est la clandestinité. À défaut de celle-ci, qu’il est impossible d’observer à fond dans un pays comme le nôtre, où toute action doit se terminer par la saisine de la justice, du moins estimai-je qu’il fallait entourer de quelque discrétion nos opérations. » Ainsi s’explique la création de la FPA. Notons qu’elle est cautionnée en haut lieu, c’est-à-dire placée sous la protection du Premier ministre Michel Debré. Ses membres sont d’origine algérienne. Ce sont donc des harkis. Dans un petit livre essentiel, Paulette Péju en a décrit, bien avant les événements d’octobre 1961, la survenue et les agissements (« Les Harkis à Paris », publié initialement chez François Maspero). « Aucune sanction n’a jamais été prise contre les harkis, écrit-elle. Leurs exactions, leurs assassinats sont toujours « couverts » par les autorités militaires ou policières françaises. Le procédé d’escamotage le plus couramment adopté consiste à attribuer au FLN les crimes qu’ils commettent. » Comme je l’ai personnellement affirmé, les harkis n’agissaient jamais seuls. Partout où certains d’entre eux ont sévi, la responsabilité de l’administration française était systématiquement engagée. En attendant, la métropole et Paris, en particulier, sont déchirés par la multiplication d’attentats dont l’origine n'est pas toujours clairement élucidée. Cette situation crée une psychose dans le corps policier. Alors que le gouvernement français entame, au plus haut niveau, une phase de négociations avec le GPRA (Gouvernement Provisoire de la République algérienne). Le 5 octobre 1961, Maurice Papon instaure un couvre-feu dans la capitale applicable aux habitants musulmans de l'Afrique du nord (les FMA !!!). En voici l'ordre du jour, prolongé par la note de service n° 149-61 du directeur général de la police Maurice Legay :

- « Dans le cadre des mesures prises pour neutraliser le terrorisme algérien et accroître la protection des personnels de police, j'ai décidé de prononcer le couvre-feu, pour les Français musulmans d'Algérie, de 20 h 30 à 5 h 30 du matin. D'autre part, les débits de boisson tenus et fréquentés par les Français musulmans doivent être fermés à partir de 19 heures. Enfin, tout Français musulman circulant en voiture doit être interpellé et, en attandant la décision du commissaire de police ou du Service de coordination des affaires algériennes, la voiture sera provisoirement mis en fourrière. Cet ensemble de dispositions doit faciliter les contrôles des services de police et l'efficacité de leurs surveillances, dans les meilleures conditions de sécurité pour le personnel. » 

C’est une étape ascendante de « La Bataille de Paris » entre l'autorité française et les organisations FLN. Le couvre-feu est une tentative pour briser l'influence du FLN dans l’immigration. Ce dernier entend y riposter par l’organisation d’une manifestation pacifique le 17 octobre 1961. Cette manifestation sera officiellement interdite et fera l’objet d’une répression sévère qui se chiffrera certainement à plus de deux centaines de morts. Il serait, en outre, plus exact d'englober les journées suivantes pour décrire le dispositif de répression mis en place par les autorités françaises. Le 18 courant, il y a d'autres défilés de protestation suivies d'arrestations - 1 500 environ - et de « ratonnages » en banlieues. Au cours de ces journées, 14 000 Algériens sont détenus dans divers lieux, comme le stade Coubertin, le stade Beaujon où les mauvais traitements se poursuivent... Tout cela rappelle évidemment des choses plus anciennes tout aussi sordides. Enfin, le 20 octobre, conformément à une circulaire anticipatrice de la Fédération de France du FLN, des femmes algériennes manifestent courageusement à leur tour. Les mots d'ordre sont les suivants : « À bas le couvre-feu raciste ; Libération de nos époux et de nos enfants ; Négocier avec le GPRA ; Indépendance totale de l'Algérie ». Les manifestations se tiennent place de la République, place d'Italie, au Châtelet, à la préfecture de police et à l'Hôtel-de-Ville. La plupart d'entre elles sont arrêtées et emmenées dans des centres de détention temporaire (à l'hôpital Sainte-Anne en particulier). Maurice Papon ordonne qu'on publie, par ailleurs, des photos de certaines de ces femmes, sereines et souriantes, dans le cadre de sa « stratégie de communication ». Si le préfet de police Maurice Papon assume une culpabilité écrasante dans tous ces faits, ceux-ci ont été, malgré cela, pilotés à des niveaux décisionnaires supérieurs. Il s’agit bien d’un crime d’État. Quelques mois plus tard, le haut fonctionnaire, toujours en poste, sera impliqué dans les brutalités et meurtres commis au cours de la manifestation pour la paix en Algérie, organisée principalement par le PCF. Huit manifestants seront tués à la station de métro Charonne (Paris), un 8 février 1962. Et, là encore, il serait injuste de faire porter à ce dernier l'unique responsabilité des événements. Maurice Papon n'aura toujours été qu'un commis, à coup sûr, exceptionnellement servile et lesté de toute humanité.  

 

Le témoignage-enquête de Madeleine Riffaud

 

Sous le titre « Deux Algériens témoignent », Madame Riffaud écrit : « Nous savons que l’horreur ne cessera qu’avec la Guerre d’Algérie. Mais, de bonne foi, certains pouvaient croire, alors que la campagne d’optimisme, entretenue par les milieux gaullistes, battait son plein, que la négociation était chose faite et que l’action unie pouvait se relâcher. Il n'en est rien. La guerre continue à tuer, à salir, et parfois c’est à votre porte. » Elle cite alors les plaintes déposées par des prolétaires algériens raflés dans la capitale et « interrogés » dans les locaux de la police supplétive, les harkis en l’occurrence. Lorsque le journal s’en est alarmé, la préfecture a porté plainte pour diffamation. Une enquête a été ouverte. Des experts médicaux ont conclu, par exemple, que l’Algérien Amar O., un mois et demi après son séjour chez les harkis du 18e, « porte des traces de sévices ». Il n’est pas le seul. L’affaire est scandaleuse puisque ces Algériens n’ont pas forcément des liens avec le FLN. En tous les cas, les preuves sont loin d’en être établies. Enfin, les gens entendent. Et l’on parle d’ailleurs du « scandale des caves qui chantent. » La journaliste dit encore : « Nous avons entendu relater des faits plus horribles encore que ceux qui sont décrits ici. Des faits pratiquement inracontables… » Elle se contente de citer le cas de Khaldi M., natif de la région de Médéa. Ce dernier soupire : « Je vous demande pardon, je ne peux parler plus fort. Ma gorge est malade à cause de ce qu’on m’a fait. « Et, en deuxième lieu, celui d’Amar M., cantonnier, dont le frère est mort pour la France en 1939 en Moselle. Il raconte : « Je suis en France depuis 1952. J’ai travaillé sept ans chez Citroën. Après j’étais malade. L’asthme… Voilà qui je suis : un homme malade (deux opérations dans le ventre) avec cinq enfants à nourrir. Je ne m’occupais de rien d’autre. […] À trois heures du matin, les harkis sont venus me chercher chez moi, le 17 janvier. Ils ont tout perquisitionné sans rien trouver qui les intéresse. L’un d’eux a seulement ramassé un vieux numéro de « France-Soir » qui passait la photo de Ben Bella. « Pourquoi tu as ce journal ? » « Il n’est pas interdit », je réponds. « On va te montrer tout à l’heure s’il est interdit ou pas ! » 

Le pauvre homme est ensuite mené au sinistre PC des harkis, rue Harvey. Il poursuit : « C’est la « cave qui chante », disent les gens, à cause des disques. Là, je reste assis dans la « salle d’attente ». Dans le bureau voisin, il y avait un chef français en civil, un lieutenant harki en civil. Les autres étaient en noir, en uniforme. Ils ont fait crier le pauvre Sadek. J’entends, malgré les disques de musique arabe, de musique de danse… Quand Sadek est sorti, il était tout enflé. On le traînait. On l’a jeté dans la cave. Après c’était mon tour… » Inutile de poursuivre le récit ; on aura compris. Les harkis en question furent d’authentiques tortionnaires, encadrés par un officier français, ce dernier n’étant pas forcé de se « salir les mains. » Dans cette cave, ils étaient sept avec notre pauvre Amar M. Ce dernier lâche : « On avait été jetés là. On avait fait connaissance. On souffrait tellement qu’on ne pouvait ni se coucher ni dormir. L’un dit : « On va mourir ici dans leurs mains. C’est mieux d’en finir, de se tuer tous ensemble. » Moi, je n’en pouvais plus. J’étais sûr de mourir à la prochaine séance. J’approuve. » Amar se traîne alors vers un tuyau de gaz et tente de le couper pour s’asphyxier. À cet instant fatidique, un autre Algérien qui paraissait mort, enveloppé dans une couverture, élève la voix : « Qu’est-ce que tu fais mon frère ? Tu n’y penses pas ? Dans cet immeuble, il y a peut-être des femmes, des gosses. Le gaz peut les tuer… Courage ! on est des hommes. Il faut supporter. On a supporté… » 

Supporter, survivre à l’horreur, témoigner : c’est ainsi qu'on fera progresser l'humanité.  « La colonisation fait partie de l’histoire française. C’est un crime contre l’humanité », déclarait le Président de la République française Emmanuel Macron, en février 2017 à Alger. Les actes ici relatés en sont partie intégrante.  

 

Le 14 octobre 2022,

MS  

  


https://www.histoire-immigration.fr/integration-et-xenophobie/le-17-octobre-1961-a-paris-une-demonstration-algerienne-un-massacre-colonial

 


 


 

17 octobre 1961: massacre d'Algériens à Paris | Archive INA

Le témoignage d'un survivant du massacre du 17 octobre, Saïd Abtout.