Elles Deux

 

≈≈   (Hongrie, Mészáros Márta – 1977)


 

https://www.arte.tv/fr/videos/108726-000-A/elles-deux/

▪ Du 1e octobre au 31 octobre 2022

 


 

L’œuvre de la Hongroise Mészáros Márta est marquée sinon hantée par l’absence du père – elle perdit le sien alors qu’elle n’avait que six ans. Aussi, un de ses thèmes de prédilection sera celui des relations père/fille. À ce thème, il faudrait y superposer celui des tensions complexes alimentées par le dévoiement des idéaux socialistes. La réalisatrice affirmera avoir été politique dès sa jeunesse, par la force des choses, en raison de son propre vécu. C’est que son père, communiste pourtant, fut une des victimes des purges staliniennes, la famille s’étant installé à Moscou. Nous rappellerons ici que Márta est aussi l’épouse du défunt Jancso Miklós, l’auteur de « Rouges et Blancs » (1967), qui, capturé par les Soviétiques en 1944, devint communiste quelque temps après. Les films de Márta, comme ceux de son mari, furent, par conséquent, le miroir d’un âpre examen de conscience. « Journal intime » (« Napló », 1982, Grand Prix spécial du jury au Festival de Cannes 1984) suivi de « Journal à mes amours », « Journal à mon père et ma mère », « Petite Vilma, dernier journal », ce dernier achevé en 1998, forment, par ailleurs, une passionnante tétralogie à caractère autobiographique.   

Une seconde problématique apparaît nettement dans ses films : celui de l’affirmation de la personnalité de la femme et de son autonomie. Privée de père, la jeune femme aura à l’affronter très tôt et dans des conditions particulièrement difficiles. Devenue orpheline – sa mère décède du typhus au cours de la Seconde Guerre mondiale -, elle rentrera en effet en Hongrie, prise en charge par une mère adoptive membre de l’appareil du Parti des Communistes de Hongrie. « Elles Deux » inscrit ce thème dans son récit : l’aspiration à vivre une existence guidée par des choix professionnels et sentimentaux déterminés en toute indépendance. Dans les années 1970-80, la réalisatrice fut naturellement élue comme une figure de proue dans les mouvements féministes. À cette époque, les réalisatrices demeuraient rares. En Hongrie, néanmoins, Márta ne sera pas seule : Elek Judit, Gyarmathy Lyvia et, plus tard, Enyedi Ildikó, Fekete Ibolya et Pataki Eva mériteraient elles aussi d’être mieux connues. En tout état de cause, je considère, pour ma part, que Mészáros Márta devrait être une des futures réalisatrices honorées par le Festival Lumière à Lyon, dans le cadre de « L’Histoire permanente des femmes cinéastes ». S’agissant de « Elles Deux », le film réunissait deux comédiennes au sommet : la Française Marina Vlady qui avait déjà tourné en Hongrie « Sirocco d’hiver » (1969) de Jancso, et la grande Lili Monori, déjà très en relief dans l’essentiel « Neuf mois » (Kilenc hónap) de la même cinéaste, un an auparavant : une œuvre dans laquelle l’actrice incarnait une femme qui préférait accoucher et élever son enfant seule, plutôt que d’accepter d’être soumise à l’autorité patriarcale. Un plaidoyer pour l’indépendance des femmes. Dans « Elles Deux » (Ök ketten), on  retrouve l’acteur polonais Jan Nowicki et l’on note une apparition fugace du chanteur et poète Vlado Vysotsky, le compagnon d’alors de Marina Vlady. Je ne résiste pas à reproduire ici le commentaire d’Émile Breton, connaisseur du cinéma magyar :

« C’est la rencontre de deux femmes dont la cinéaste dit « qu’elles diffèrent en tout : l’une est blonde, grande, calme, équilibrée, pleine d’harmonie intérieure, tandis que l’autre est un drôle de petit personnage tendu comme une corde de violon. Au début, elles ne s’aiment pas. Finalement, le film raconte comment naît leur amitié. » Une amitié assez conflictuelle pour que le film dans sa progression fasse bouger l’idée qu’on peut se faire de ces deux femmes : qui est, de la plus jeune ou de son aînée, la plus adulte ? L’équilibre d’une vie, c’est quoi ? Car « Elles Deux » n’est pas un film « psychologique » : c’est leur rapport à leur travail, aux hommes que ces deux femmes remettent constamment en question. Márta Mészáros élargissant par là son propos à une interrogation sans complaisance sur les « retards de mentalité » dans une société socialiste. »

Je complète : Ainsi, pouvait-on écrire à la fin des années 1970 ! Or, les « retards de mentalité » se constatent en toute société… tant que l’ébranlement ne se fera pas au quotidien et dans la vie. S’agissant des femmes, qui d’autre qu’elles accompliront cette révolution ? Pour elles d’abord, bien sûr, mais pour la société tout entière aussi. Aux hommes, leurs compagnons, de marcher à leurs côtés et non contre elles ou sans elles.

 


 


 

 

Lili Monori, Marina Vlady