Nothing But a Man


Un homme comme tant d’autres

(Nothing But a Man) [E.-U., 1964 – Michael Roemer]


 

https://www.youtube.com/watch?v=kbNKQwoDrHA&ab_channel=Terry%27sCollection

 

• Vu ce 16 octobre dans le cadre du festival Lumière à Lyon. Une réelle découverte. Et toujours mon désappointement à l’endroit des titres en langue française : Pourquoi n’avoir pas traduit normalement ? « Rien qu’un homme », était nettement plus juste. « Nothing But a Man » est à coup sûr un des films – ou peut-être LE – les plus forts, les plus sévères, les plus sobres, en un mot : les plus vrais sur la ségrégation raciale pratiquée aux États-Unis, et, en particulier, dans un des états les plus symboliques, l’Alabama. La valeur du film tient au fait qu’il refuse de montrer la violence en tant qu’événement spectaculaire digne de figurer dans la chronique journalistique ou médiatique. Il préfère, à juste titre, l’observer dans sa mesquinerie ordinaire, sa brutalité latente, toujours prête à exploser. Un racisme continuel, quasi obsessionnel qui détruit à petit feu les êtres qui en sont victimes. Aussi, n’assiste-t-on pas seulement au spectacle révoltant de ces brimades au quotidien mais aux conséquences qu’elles produisent dans la vie des familles afro-américaines. Le film a donc une réelle valeur documentaire, mais c’est tout de même une fiction diablement bien racontée – les dialogues sont, à mon sens, excellents, et les acteurs aussi, notamment Ivan Dixon (Duff) et la grande chanteuse jazz Abbey Lincoln (Josie) dans les rôles principaux. Duff n’est pas un contestataire, il n’organise aucun mouvement politique (ou syndical), il exige uniquement qu’on le traite avec dignité. En bref, il refuse de baisser la tête devant ceux qui exigent qu’ils se comportent à leur égard comme un serf. Ici, à Birmingham, tout doit rentrer dans l’ordre des choses : le « Blanc » commande, le « Noir » exécute et doit même remercier son « Maître » de bien vouloir lui permettre de faire vivre misérablement sa famille. Chacun doit rester à sa place : une hiérarchie sociale qui permet aussi la surexploitation de la force de travail, le maintien d’un statut proche de l’esclavagisme. Ainsi des travailleurs afro-américains qui entretiennent les voies ferrées.  Rien ne nous est épargné à ce titre : on appréciera les conditions de vie et de travail des afro-américains… et la colère des Noirs qui invoquent au temple le « bon Jéhovah », Dieu de la miséricorde qui ne tardera pas à mettre de l’ordre dans ce foutu pays, séquence extraordinaire au demeurant ! Michael Roemer nous donne à voir ce malheur sans nulle complaisance. Je retiens deux phrases du film, assez emblématiques selon moi. Employé dans une station-essence, Duff tient bon face à des « Blancs » - j’use de ce terme avec rage, on s’en doute – qui lui intiment de présenter des excuses à leur ami qui l’avait pourtant traité avec condescendance. Un des « Blancs » lui assène approximativement ceci : « Monsieur veut se comporter comme un « Blanc » ?  Évidemment, et, pour la énième fois, Duff perdra son job. Deuxième dialogue, et mon lecteur comprendra automatiquement : Duff confie à son épouse : « C’est un véritable lynchage. Ils n’usent pas de couteau, mais c’est tout comme. »  

J’avoue avoir traversé ce film, l’émotion à fleur de peau : Que diable ! Ne peut-on pas en finir avec cette querelle mystificatrice des « Noirs » et des « Blancs » ? Ne sommes-nous, les uns et les autres, « rien d’autre que des hommes » ?

Né dans une famille juive qui avait fui le nazisme, le réalisateur, Michael Roemer, voulut évoquer, pour sa part, ce drame de la ségrégation raciale aux États-Unis dès son premier long métrage. Il fit appel à des comédiens non professionnels. « Nothing But a Man » ouvrit la Mostra de Venise en 1964. D’un point de vue historique, le film se situait à une période extrêmement cruciale et, en même temps, dramatique de la nation américaine. L’année précédente avait été exceptionnellement mouvementée. Début avril, des émeutes sanglantes avaient secoué la cité de Birmingham où le film se déroule. Le 12 du mois, les leaders noirs Martin Luther King et Ralph Abernathy étaient arrêtés, tandis qu’on réprimait brutalement des écoliers grévistes. À la mi-juin, le président John F. Kennedy s’exprimait ouvertement contre le racisme et imposait, par la force, l’admission de deux étudiants noirs à l’Université de l’Alabama. Dans cet État, La tension ne cessait de croître. Le 28 août, une marche civique contre la ségrégation raciale se tenait à Washington. Le révérend Luther King y prononçait un discours célèbre (« I have a Dream… »). Le 22 novembre de la même année, le peuple des États-Unis était sous le choc : le président Kennedy était assassiné en plein centre-ville de Dallas (Texas), place-forte de la réaction américaine.

François Chevassu, commentant le film, écrivit, pour « Image et Son » en 1966 :

« Il n’y a pas plus de vraie révolte que de vrais drames tout au long du film. Simplement des heurts, des refus, des chocs, mais surtout une ambiance de sourde et continuelle menace, ponctuée d’interventions d’extrémistes blancs, qui donnent la mesure d’une éventuelle répression. Mais, c’est justement en évitant l’exceptionnel, le cas singulier, que l’auteur parvient à nous donner davantage conscience de l’aliénation des Noirs, de leur peur, de leur soumission, de leur incapacité d’agir, c’est-à-dire, finalement, de leur condition dans ce qu’elle a de plus quotidien et de plus tragique. »

  • MS

 

Nothing But a Man. E.-U., 1964. 90 minutes. Noir et blanc. Réalisation : Michael Roemer.  Scénario : M. Roemer, Robert Young. Photo : R. Young. Montage : Luke Bennett. Interprétation : Ivan Dixon, Abbey Lincoln, Julius Harris, Gloria Foster. Sortie en France : 12 janvier 1966.

 


 

 

 

Abbey Lincoln, Ivan Dixon.