La Terre tremble (1948)

Alain Tanner



 

≈≈ Qu’il me soit permis ici de rendre hommage non seulement au maestro Visconti qui aurait eu 116 ans aujourd’hui, mais également au réalisateur suisse Alain Tanner, décédé ce 11 septembre 2022 à l’âge de 92 ans, auteur de plus de 25 films, dont « Charles mort ou vif » (1970), « La Salamandre » (1971), « Les Années lumière » (1981), « Dans la ville blanche » (1983) pour ne citer qu’eux. Les cinémathèques nous doivent d’ores et déjà une rétrospective ; la télévision est aussi invitée à faire un effort. En attendant, sachons que M. Tanner, notre cher regretté, fut aussi et toujours un militant du cinéma. Je reproduis ici son point de vue sur « La Terre tremble » (1948) de Luchino Visconti. L’article date du printemps 1957 et a été publié dans « Sight and Sound ». Nous sommes désolés, l’aujourd’hui nous a laissé orphelins ; nous n’omettrons pas non plus la participation à la rédaction du story-board de « La Terre tremble » d’un Francesco Rosi débutant et dont on honorera le centenaire le 15 novembre prochain. 

 

-         « La Terre tremble appartient à cette catégorie de films dont les innovations frappent tellement qu’elles exigent, en un certain sens, le recul du temps. Il y a près de dix ans que Visconti produisit cette œuvre, et pourtant, il semble encore trop tôt pour prononcer quoi que ce soit qui ressemble à un jugement définitif. Il faut, néanmoins, reconnaître qu’une époque définie du néoréalisme est maintenant terminée, quelles qu’en soient les raisons. « La Terre tremble » appartient à une période révolue, mais il vaut la peine de s’y replonger, car les thèmes et méthodes des réalisateurs néoréalistes restent aussi défendables maintenant qu’ils l’étaient il y a dix ans. »

« Avec « La Terre tremble », Visconti pousse l’approche néoréaliste d’un sujet dans ses développements extrêmes. Les acteurs, le rôle qu’ils jouent, les lieux qu’ils habitent, tout l’arrière-plan social qui motive leurs actes, se départent difficilement de la réalité.

Le même caractère apparaît dans le domaine purement technique au moins en ce qui concerne le rythme propre intimé à l’œuvre. Cette extrême lenteur n’a pas pour unique objet de donner aux films son ampleur, son allure presque majestueuse. Il est possible que telle en soit le résultat effectif, mais son but premier est incontestablement de recréer le mouvement même de la vie, de donner au moindre geste la durée qui est la sienne et par là sa juste signification. Il ne faut pas cependant en déduire que le film est de style documentaire. « La Terre tremble » n’est pas un documentaire romancé sur la vie des pêcheurs siciliens. Son allure lente, qui lui permet de fouiller les situations si profondément, répond aussi à une exigence de l’action, comme il apparaît surtout dans la seconde moitié du film, lorsque les accents lugubres de la musique semblent suggérer toute la pesanteur du temps, le fardeau écrasant du désespoir. Particulièrement remarquable est la longue et admirable scène, coupée dans la (première) version italienne, de la conversation entre les deux frères avant le départ de Colas.

Visconti c’est évident, ne s’intéresse pas seulement à la vie quotidienne du village, mais aussi à la situation morale et sociale des habitants de Trezza. Des activités concrètes comme la pêche sont à peine suggérées. Le retour harassé des hommes dans leurs foyers, leur visite au marché aux poissons pour voir ce que devient le fruit de leur labeur, sont exposés tout au long. De même, quand les Valastros et leurs amis salent leur poisson à eux pour la première fois, l’accent est mis sur leur joie et leur exultation plutôt que sur le travail lui-même.

Cette méthode qui consiste à permettre aux actions de se développer suivant leur rythme naturel, plutôt qu’à les fractionner pour les reconstruire en intérieur, montre aussi combien le réalisateur contrôle solidement les sentiments qu’il veut exprimer. Il ne permet jamais à l’émotion de se donner libre cours : il rejette les trucs grâce auxquels le cinéma rend habituellement l’intensité de l’émotion et la précision technique préparatoire qui le sous-entend. Notre sentimentalité est rigoureusement exclue, et le film s’adresse sans cesse à l’esprit plutôt qu’au cœur – ceci, entre parenthèses, se remarque plus particulièrement dans le scénario, totalement dépourvu de personnages, de marchands et d’exploiteurs – Visconti ne met pas en scène une anecdote sans passion : il peint une fresque sociale sur une grande échelle. La passion est là certes, mais elle est idée plus qu’elle ne s’exprime, et si le film semble détaché, c’est que Visconti a pris ce recul d’un pas qui permet à l’artiste de voir son sujet sous son angle véritable. Le détachement atteint de fait ici à la maîtrise : la scène réelle est interprétée, afin de nous livrer son essence. Et le fait que presque tous les plans aient été tournés dans le cadre d’une composition esthétique ne signifie pas qu’il faille mette l’accent sur un pittoresque négatif. Il contribue bien plutôt à nous révéler la qualité exacte des lieux et des gens. Dans chaque prise de vue, nous sentons la présence de l’homme – même dans celles, peu nombreuses, où, littéralement parlant, il est absent.

La revendication de grandeur de « La Terre tremble » réside finalement dans une merveilleuse adaptation du fond et de la forme. Son thème, la leçon qu’enseigne à ‘Ntoni l’expérience, est intégré à la réalité et trouve dans la réalité sa véritable justification historique. La forme du film est tout entière conçue dans le but d’exalter l’homme, sa fierté et son courage. Les visages et les objets de tous les jours, dont Visconti trouve si bien la place exacte dans ses scènes, sont là à cause de la valeur qu’il leur attache. L’émotion qu’il réprime si soigneusement parcourt abondamment l’action de manière sous-jacente : ce n’est qu’en quittant la salle que l’on s’aperçoit de la profondeur de son émotion. Et le visage merveilleux de ‘Ntoni reflète le désir de vivre, et de vivre dans la justice : là réside l’esprit du film. C’est un de ces personnages qui illuminent l’histoire du cinéma. •

 

A.T.

 


 La terra trema (La Terre tremble) : episodio del Mare. Italie, 1948. Noir et blanc, 157 minutes. Réalisation : Luchino Visconti. Scénario : L. Visconti d'après le roman de Giovanni Verga, I Malavoglia. Montage : Mario Serandrei. Photographie : G.R. Aldo. Musique : L. Visconti et Willy Ferrero. Assistants Réalisateurs : Francesco Rosi et Franco Zeffirelli. Interprètes : Antonio Arcidiacono ('NToni, Antonio Valastro) et d'autres pêcheurs de la commune d'Acitrezza. Prix International au Festival de Venise 1948. Sortie nationale en Italie : 2 septembre 1948. Sortie en France : 15 janvier 1952.

 


 

  • Acitrezza, un petit village de pêcheurs dans la région de Catane (Sicile). Antonio Valastro ne supporte plus d'être férocement exploité par les grossistes. Il décide de se mettre à son compte. Il doit cependant hypothéquer sa maison. Ses débuts ont beau être prometteurs, le suite est plutôt catastrophique : une tempête détruit son bateau et compromet ses rêves d'autonomie. Il est forcé de retourner vers ses anciens employeurs dans une situation nettement plus défavorable.

 

  • « Les causes de La terra trema tenaient à cette perplexité qui s'accroissait en moi de jour en jour lorsque je constatai la déviation du mouvement néoréaliste, la perte de son prestige initial. D'où l'aspiration à y revenir, à retourner à sa genèse, à la vérité pure, sans nulle tricherie. Sans découpage préétabli, sans interprète professionnel, en se fiant vraiment à la réalité et à la vérité. Avec La terra trema, il me semble être véritablement parvenu au réalisme. » (Luchino Visconti)

 


 

 

 

Dès 1941, c'est-à-dire avant même la réalisation de son premier long métrage, Les Amants diaboliques (Ossessione, 1943), Luchino Visconti songe à porter à l'écran un film sur la Sicile, inspiré de l'œuvre du romancier vériste Giovanni Verga (1840-1922). Collaborateur de la revue Cinema, il écrit pour celle-ci, dans un texte appelé Tradition et innovation, les lignes suivantes : « Il est naturel pour qui croit sincèrement au cinéma, de tourner les yeux avec nostalgie vers les grandes constructions narratives des classiques du roman européen, et de les considérer aujourd'hui comme la source d'inspiration peut-être la plus vraie. C'est la tête pleine de ces idées que, me promenant un jour dans les rues de Catane, et parcourant la plaine de Caltagirone par une matinée de sirocco, je tombai amoureux de Giovanni Verga. »

 

I Malavoglia, premier volume d'un cycle nommé I Vinti (Les Vaincus), publié en 1881, sera, en particulier, le roman dont il veut se servir pour illustrer un "projet de documentaire sur la Sicile" « dont la beauté et la misère fascine le riche Milanais qu'il est. ». À cette époque, Visconti tente, également, d'adapter la nouvelle L'Amante di Gramigna du même Giovanni Verga. Mais cette histoire d'amour entre une jeune fille et un bandit sicilien heurte fortement la censure mussolinienne. Le pouvoir fasciste était alors engagé dans une lutte féroce contre la mafia.

 

En réalité, le contexte historique n'est, d'emblée, guère favorable à la réalisation d'un tel projet. Il faudra attendre 1947 pour que Visconti et ses amis puissent enfin tourner le fameux chef-d'œuvre néoréaliste La terre tremble« mélange détonnant d'adaptation littéraire et de pratique documentaire, de réflexion sur la mise en scène et de prise de position sociopolitique. » (Michèle Lagny, op. cit.). Ici, « la nudité de la chronique rossellinienne y cède le pas à une sorte de lyrisme épique, né d'un travail plus complexe, plus concerté. ».

 

« Concrètement, par l'intermédiaire de Trombadori (dirigeant communiste), dont il est l'ami depuis l'époque de la lutte antifasciste, le Parti communiste italien lui commande au printemps 1947 un documentaire sur la lutte des classes dans le Sud, qui pourrait servir la propagande électorale. » (M. Lagny, op. cit.) À cette fin, Visconti rédige des "Notes sur un documentaire sur la Sicile" qui seront publiées par la revue Bianco e Nero (1951) et qui envisagent d'évoquer un triple mouvement de combat social, avec l'épisode de la mer (d'où le sous-titre du film Episodio del mare), l'épisode de la mine de soufre et l'épisode de la terre, relatant les luttes des ouvriers et des paysans et montés en alternance sur la cadence répétée mer/mine/terre. D'après un document, daté de septembre 1947, Visconti aurait même échafaudé la réalisation d'un quatrième épisode, concernant la ville et se déroulant à Caltanissetta.

 

Durant la préparation du film (été-automne 1947), dans sa villa d'Ischia, Visconti décide, au cours d'une longue maturation de sa pensée, de ne pas se contenter de réaliser un simple documentaire et de se limiter, en revanche, à l'épisode de la mer. Tout en conservant l'approche "réaliste" de Giovanni Verga (« Alors le processus créatif portera l'empreinte de l'événement réel »), Visconti infléchit sa démarche dans un sens plus marxiste, symbole de son engagement politique ultérieur.

 

Partiellement fourni par le Parti communiste italien (« Je suis parti tourner La terre tremble avec la promesse de 3 millions de lires du P.C.I. Une fois cet argent dépensé, le parti a dit : On ne peut rien te donner. Moins du quart du film avait été tourné. (...) Et avec des vicissitudes de toutes sortes, la solidarité et tout le reste, nous avons réussi à continuer », dira Visconti à Giuseppe Ferrara, lors d'un entretien à Paris en 1963), le financement sera complété par le Sicilien Salvo d'Angelo, avec la compagnie de production Universalia et l'argent de la Banque de Sicile.

 

Le tournage du film se déroule lentement - environ sept mois, de novembre 1947 à mai 1948 -, Luchino Visconti « calcule chaque détail, fait tenir à son assistant Francesco Rosi un story-board minutieux ; ses acteurs ont été choisis sur place (pêcheurs et villageois d'Aci Trezza) ; la langue qu'ils parlent dans le film est leur langue : inintelligible des Italiens et même des Siciliens de Palerme ou d'Agrigente (« Ils ne connaissent, précise l'avertissement liminaire au film, pas d'autre langue que le sicilien pour exprimer rébellions, douleurs, espérances. La langue italienne n'est pas, en Sicile, la langue des pauvres. ») ; ils "improvisent" au sens que Visconti donne à ce mot : à partir d'une situation inspirée du roman de Verga, ils mettent au point un texte, qu'il faut ensuite interpréter devant la caméra sans plus en changer un mot. ».

 

Luchino Visconti dira, à ce sujet : « J'ai passé des heures et des heures avec mes pêcheurs de La terre tremble pour leur faire dire une toute petite réplique. Je voulais obtenir d'eux le même résultat que d'un acteur. (...) Le vrai travail, avec les acteurs, c'est de leur faire vaincre leurs complexes, leur pudeur. Mais ces gens-là n'avaient aucune pudeur. J'obtenais d'eux ce que j'obtenais des acteurs après un temps beaucoup plus long. De même, le texte n'était pas un texte préconçu. Je le faisais faire par eux-mêmes. (...) ».

 

Réalisé dans des conditions aléatoires et à l'aide de moyens limités, La terre tremble demeurera pour chacun des participants un moment exceptionnel, autant sur le plan strictement artistique que sur le plan humain (La réflexion sur la mise en scène, traduite dans un document composé de plusieurs volumes de croquis et de notes, est consultable à la Cinémathèque française).

 

Film atypique, y compris au sein du mouvement néoréalisteLa terre tremble est, selon Lino Miccichè, « l'unique film italien d'après-guerre qui ne recherche pas la conciliation, ne se fait pas d'illusion sur la victoire, ne console pas avec de fausses certitudes (...), n'offre pas d'anges libérateurs, de solidarités fictives, de pitiés émues, de refuges sentimentaux. Mais qui, peignant une lutte, s'enferme dans la lutte, et avec amertume mais "réalisme", dans la solitude de celui qui lutte.»