Victim 1961



 

► La Victime 

(Royaume-Uni, 1961 – Basil Dearden, Dirk Bogarde)

 

 

https://www.arte.tv/fr/videos/106223-000-A/la-victime/

Lundi 7 novembre à 22 :30

 


 

 

≈≈ À l’instant de la sortie du Portier de nuit de Liliana Cavani, en 1974, la revue cinématographique « Écran », par la plume de Max Tessier rendait hommage au comédien britannique Dirk Bogarde (1921-1999).  Le journaliste français écrivit alors ceci : « L’ancien fils du critique d’art Ulric Van Den Bogaerde, l’ancien officier britannique qui avait bourlingué pour l’armée de Sa Majesté de Normandie jusqu’à Java, a servi en quelque sorte de catalyseur à toute une révolution du cinéma anglais, puis européen et à travers elle, à toute une révolution des mœurs. Se débarrassant peu à peu de la schizophrénie inhérente à son métier, Bogarde a peu à peu révélé ses ambiguïtés internes, jusqu’à se confondre avec l’idée des personnages auxquels il prêtait son visage et son corps. » « Écran » publiait à la suite un long entretien de l’acteur avec Alain Garel. L’interview avait duré deux heures. Le texte imprimé en fut naturellement un condensé. Or, que ce soit dans le préambule de M. Tessier ou dans les déclarations écrites de M. Bogarde, nulle mention n’est faite d’un film aussi caractéristique que Victim de Basil Dearden. Selon l’acteur britannique, Joseph Losey avait occupé une place importante dans sa carrière. Il cite, comme exemple de films intéressants, The Sleeping Tiger (La Bête s’éveille) de 1953, dû au cinéaste américain, mais aussi The Doctor’s Dilemma (1958) d’Anthony Asquith. Nous parlons bien sûr des réalisations qui précèdent La Victime de M. Dearden…

Au début de l’année 1961, quand même, il y avait eu la sortie de ce curieux western The Singer Not the Song (Le Cavalier noir) de Roy Ward Baker, auteur de Troublez-moi ce soir avec Marilyn Monroe. Le producteur britannique The Rank Organisation avait d’abord songé à Marlon Brando pour interpréter le rôle d’un « cavalier noir » messager d’un athéisme militant. Roy Ward Baker pensait qu’un tel sujet méritait un auteur comme Luis Buñuel. Que ce soit pour Brando comme pour Buñuel, tout cela ne put s’envisager raisonnablement. Dirk Bogarde s’associa donc au réalisateur britannique et interpréta le bandit Anacleto Comachi qui prit, avec son costume de cuir noir, une silhouette pour le moins équivoque. Mylène Demongeot y incarnait une fervente croyante et voici ce qu’elle crut bon de retenir au sujet du tournage du Cavalier noir :

« Le film est censé se passer au Mexique. On tournera les intérieurs en studio à Pinewood, mais les trois quarts du film se feront en extérieurs, dans le sud de l’Espagne, aux environs de Torremolinos, près de Malaga. Je suis très contente. Le script est original et un peu scabreux pour l’époque : deux personnes, Dirk Bogarde qui joue le bandit (quelle joie de le retrouver), et moi, une jeune fille assez enfantine, sommes amoureux du prêtre, le très beau Charlton Heston (Ndlr : D’où le titre : « Le Chanteur et pas la Chanson », et donc « Le Prêtre et pas l’Église (ou la Religion) »). Les situations sont souvent ambiguës et un peu glauques. Cela devrait donner, finalement, un film intéressant…
Je pars à Londres pour préparer et essayer les costumes et là, très mauvaise surprise, je dirais même catastrophe, j’apprends que Charlton Heston a été choqué par l’homosexualité du sujet et s’est retiré du projet à trois semaines du début du tournage. À la place, on nous donne un charmant petit homme, le comédien John Mills. Autour de la cinquantaine probablement, petit, le cheveu rare, un joli sourire… Un grand acteur très réputé, mais sur le plan du charisme sexuel… Bonjour !
Je suis horriblement déçue. Dirk aussi. Cela va enlever beaucoup de crédibilité à l’histoire… Comment peut-on abîmer à ce point un sujet en ne respectant pas l’histoire que l’on veut raconter au public ? (Aujourd’hui, j’aurais tendance à penser que les producteurs du film et le metteur en scène l’ont fait exprès pour que le film puisse passer la censure de l’époque… avec John Mills, il n’y avait pas de problème à craindre, aucun risque d’être interdit ! Ça m’arrivera encore d’être indignée dans ce métier et c’est tant mieux… Je ne serai jamais, je l’espère, quelqu’un d’indifférent.) […]
Retour à Londres pour les scènes d’intérieur. […] J’ai hâte que le film soit fini. Je suis déçue et j’ai trop de mal à paraître amoureuse de John Mills. Je fais de mon mieux, mais je crois que je suis plus sensible au personnage de bandit que joue Dirk Bogarde.
Le film, à l’arrivée, n’est évidemment pas du tout ce qu’il aurait dû être. Je me souviens de la grande première au Leicester Square, dans cette même salle où j’avais assisté au « désastre » de la « Rivière Kwaï » de David Lean… ça se vaut comme soirée, sauf que notre film sera loin de connaître la même carrière. Pour nous, ce sera un bide. Tout le monde est déçu… on ne croit pas du tout à l’histoire d’amour triangulaire et c’est bien dommage.
Le sujet était fort hardi pour l’époque, d’ailleurs c’est un de mes films préférés très apprécié par « Les Cahiers du cinéma », notre bible intellectuelle en ces années-là. » (In : M. Demongeot : « Tiroirs secrets », Éd. Le Pré aux clercs, Paris, 2001)

Dirk Bogarde chante un couplet ressemblant : « C’était un scénario affreux », dit-il à l’endroit de The Singer Not the Song. Je détestais le film. Le sujet était intéressant : l’histoire d’un homme amoureux d’un prêtre. Ce film a été compris intelligemment en France et en Allemagne. Mais, en Angleterre, personne ne l’a compris. » L’homme aimé – autant par l’actrice que par l’acteur – n’aurait pu s’incarner en John Mills, trop âgé pour le rôle et, de surcroît, peu à son aise. Ce même John Mills qui fut le « frère irlandais » de Dirk Bogarde dans un autre film de Basil Dearden, The Gentle Gunman/Un si noble tueur (1952) qui traitait du terrorisme de l’IRA et qui était financé conjointement par les trois sociétés de production britanniques (Ealing Studios, Rank Organisation, Michael Balcon). En deuxième instance, le film se limitait à un exercice parodique. Rien d’assez fouillé psychologiquement qui puisse motiver l’interprète du Portier de nuit. Néanmoins, Bogarde tenait à jouer ce film ; il était paré pour interpréter des personnages osés.

Comment expliquer alors la mise sous éclipse de Victim de Basil Dearden, redécouvert en 2009 ? Bogarde n’avait pas négligé ce film pourtant. Il l’avait considéré à la fois comme « courageux, osé ou dangereux ». Était-ce par ce que Victim interceptait de trop près son histoire personnelle ? On sait que l’acteur resta, de ce point de vue, et, sa vie durant, extrêmement discret et pudique, voire secret. En tous les cas, le troisième film de Dirk avec Basil Dearden racontait une histoire qui pouvait lui rappeler la sienne – le premier The Blue Lamp, datant de 1950, eut un notable succès commercial : Bogarde y jouait le rôle d’un malfrat. Bogarde comme l’Américain Rock Hudson furent les « mâles » adulés par le public féminin au Royaume-Uni durant une bonne dizaine d’années. Ce fut un sacré paradoxe. Mais on n’en sut, longtemps durant, à peu près rien ! Bogarde incarnait l’ « homme à femmes » qu’il ne pouvait être. Il était épris de l’acteur Anthony Forwood depuis la fin des années 1940. Celui-ci avait même divorcé en 1948. Leur amour réciproque demeura solide jusqu’à la mort de Forwood, en 1988.

Lorsque le producteur Michael Relph et Basil Dearden contactèrent l’acteur en 1960, ils lui firent savoir que de nombreux acteurs avaient refusé de participer au projet en raison du caractère « scandaleux » (pour l’époque) du synopsis. Il avait joué des personnages de soldats héroïques (The Sea Shall Not Have Them de Lewis Gilbert, I'll Met by Moonlight /Intelligence Service de Michael Powell et Emeric Pressburger), il avait tenu le rôle principal dans la série Doctor in the House qui avait remporté un immense succès. Il avait incarné des jeunes premiers dans des films tels que A Tale of Two Cities tiré du roman de Dickens. Il avait également entamé une carrière à Hollywood en acceptant le rôle de Franz Liszt dans Song Without End  (Le Bal des Adieux) de Charles Vidor.

Dirk Bogarde acceptera sans hésitation de jouer le rôle de l’avocat londonien Melville Farr, homme publiquement considéré et père de famille irréprochable, contacté par un de ses anciens amants, Barrett (Peter McEnery), coupable de vols et recherché par la police. Farr refuse alors de l’aider et Barrett finit par se suicider en prison.  Le film avait beau être un « thriller » rondement conduit, il avait un caractère absolument audacieux dans la mesure où il montrait, qu’ici au Royaume-Uni (mais pas uniquement), la vie sexuelle des individus, en raison du caractère obsolète des mentalités et de la législation en vigueur, pouvait servir de moyen de chantage. C’est ainsi que l’avocat Farr – et forcément l’acteur et l’homme Dirk Bogarde - prendront conscience de la nécessité de bousculer une société rétrograde. Victim fut le premier film britannique qui nommait clairement l’homosexualité et il contribua, d’une certaine façon, à susciter des changements progressistes. À la fin du XIXe siècle, l’homosexualité demeurait toujours passible de peines d’emprisonnement. Jusqu’au rapport du baron John Wolfenden en 1957, l’homosexualité entre adultes était prohibée par la législation. Il fallut attendre encore dix ans pour que l’on adopte une loi décriminalisant l’homosexualité, le Sexual Offenses Act. L’actrice Sylvia Syms accepta, elle aussi, courageusement le rôle de l'épouse que plusieurs actrices venaient de refuser. Le scénario de Victim faisait néanmoins l’objet d’un compromis : Melville Farr est présenté comme un mari fidèle et aimant, qui a tourné la page sur ses activités homosexuelles. Le couple survit d'ailleurs à l'épreuve, même si la carrière de Melville Farr est brutalement interrompue. L'acteur joua le rôle avec beaucoup de sensibilité, mais il n'avoua jamais ouvertement qu'il partageait l'homosexualité de Melville Farr. Ce film marqua cependant un tournant dans sa carrière, et ouvrit la voie aux rôles de la maturité notamment dans The Servant (Joseph Losey), Darling (John Schlesinger), Accident (J. Losey), Our Mother’s House (Jack Clayton), Les Damnés et Mort à Venise (Luchino Visconti), Portier de nuit

Aux États-Unis, La Victime ne fut jamais projeté dans les plus grandes salles de cinéma parce que la Production Code Administration (PCA) refusa d'accorder une classification au film.

 

 


 

La Victime (Victim). Royaume-Uni, 1961. Noir et blanc, 96 minutes. Production : Allied Film Makers, Michael Relph. Réalisation : Basil Dearden. Scénario : Janet Green et John McCormick. Photographie : Otto Heller. Musique : Philip Green. Montage : John D. Guthridge. Interprétation : Dirk Bogarde (Melville Farr). Sylvia Syms : Laura Farr. Dennis Price : Calloway. Nigel Stock : Phip. Peter McEnery : Boy Barrett. Donald Churchill : Eddy Stone. Sortie : 31 août 1961.