Far from Heaven (2002)



 

Loin du paradis (Far from Heaven

E.-U. – Todd Haynes – 2002) :

Le monde d’autrefois ?

 


 

https://www.arte.tv/fr/videos/036697-000-A/loin-du-paradis/

 


 

 Dès les premières séquences, la philosophie du film est fixée : il suffit d’observer attentivement les plans et de bien entendre les dialogues. Loin du paradis est une œuvre qui use des ressorts du cinéma de convention spécifiquement hollywoodien pour en déconstruire de l’intérieur la subtile fonction de conditionnement des mentalités. Évidemment, le cinéma hollywoodien, à de multiples exceptions près, n’est pas autre chose que la propagande faussement sentimentale, fleurie, chantée et dansée de l’American Dream. Dans cette société érigée dans la violence des rapports de classe et de race, le cinéma hollywoodien nous offre une image-paradigme de la réussite sociale. Exit tout ce qui précède l’Histoire officielle. Exit les « perdants » qui doivent se contenter d’être les figurants passifs de cette « comédie sociale » mensongère. Sur cet écran-là, tout est, comme dans la société américaine, à sa place. Et tout doit le rester. Quitte à détruire l’être humain dans ses élans les plus profonds, les plus humains, les plus naturels, les plus justes, et à le maintenir dans le conformisme de relations sociales banales et étriquées. « Loin du paradis » n’est pas un film dénonciateur, détrompons-nous. Il raconte une histoire simple et il le fait admirablement bien… À nous, spectateurs, d’en comprendre l’intelligence.

Tandis que M. Whitaker (Dennis Quaid) se rend à son bureau, son épouse Cathleen (Julianne Moore, exceptionnelle par l’émotion qu’elle transmet) reçoit la visite d’une chroniqueuse mondaine. Cathleen s’étonne : Pourquoi l’avoir choisie pour un entretien qui sera publié localement ? La « journaliste » lui répond : « Parce que vous êtes une femme qui s’occupe de leurs enfants et de leur maison. Parce que vous êtes l’épouse comblée d’un haut cadre commercial qui a réussi. Parce que vous êtes pour nous tous M. et Mme Magnatech (on appréciera le surnom, celui de la société de M. Whitaker !) etc. Cathleen répond alors : « En fait, je ne crois pas avoir souhaité d’autre… » Et, à cet instant, Raymond (Dennis Haysbert), le fils du jardinier « noir » Deagan, apparaît autour de la demeure Whitaker… Cathleen sort, cherche à comprendre, découvre son identité, apprend la triste nouvelle, lui prend le bras pour lui témoigner de l’empathie… Et, elle est déjà sous le regard espion de la « société », en l’occurrence la fenêtre par laquelle la chroniqueuse les observe… Et, enfin, la servante « noire » accourt pour rappeler à Madame ses devoirs, en particulier répondre aux appels téléphoniques de ses confrères « blancs ». Tout en effet doit rester strictement à sa place. Les « blancs » dans une hiérarchie des rôles supérieure ; les « noirs » dans une hiérarchie inférieure et servile. Chacun évolue dans un entre-soi scrupuleusement respecté : la ségrégation raciale produit donc un communautarisme. Les « blancs » épouseront des « blanches » et les « noirs » des « noires ». On a des restaurants et des bars pour « noirs », créera-t-on des musées ou des expositions de peinture pour « noirs » ???  Loin du paradis - le titre le dit parfaitement bien – est un film diablement actuel. Les Afro-américains rêvent naturellement plus fort à un paradis auquel les Blancs ne savent plus bien pourquoi il faudrait y croire : Ne l’a-t-on pas, pour certains déjà, ce paradis puisque les Noirs accomplissent toutes les tâches rébarbatives que les Blancs ne veulent plus faire ? Aussi, est-il logique que la plupart de ces « Blancs »-là préfèrent la peinture qu’ils croient représentative plus que la peinture abstraite. Cela fait depuis un bail qu’ils ne voient plus autre chose que ce qu’ils voient. Raymond (Dennis Haysbert) a, de son côté, compris que le peintre Joan Miro – mais pas lui uniquement – « fait concurrence à la religion » (l’expression est d’Albert Thibaudet) et Cathleen ne cesse de s’émerveiller de ses jugements… Et, du reste, il n’y a qu’avec ce « Noir » singulier – l’unique afro-américain qui visite les musées, et il n’est pas « affreux » de surcroît – qu’elle a l’impression d’exister en tant que femme… puisqu’il l’entretient d’autre chose que de « pots de fleurs, de décorations et de réceptions conviviales », au grand dam de sa « meilleure » amie Eleanor (Patricia Clarkson).   

 

Poursuivons notre analyse : Loin du paradis démolit de fond en comble un ensemble de préjugés moraux sur lesquels toutes nos sociétés se sont formées jusqu’à nos jours. Dans ces sociétés, et c’est la chroniqueuse qui le dit, la femme doit, elle aussi, demeurer à sa place : « fée du logis » et épouse modèle qui veille à l’éducation de ses enfants. Autrement dit, sur le plan économique, social et citoyen, elle doit rester « invisible » comme le « noir » qui n’a pas à traverser la rue de la famille des Whitaker !!! Autre « invisible » dans cette société : l’homosexuel. Le mari de Cathleen en souffre non parce qu’il est anormal ou déviant ou fou, mais tout simplement mais parce qu’il est différent. Et cette différence, il doit la vivre néanmoins en se culpabilisant, en l’attribuant à des facteurs externes à sa supposée identité alors qu’il n’a pas à en rougir. Loin du paradis est donc un film moderne, extraordinairement progressiste, un film en plusieurs dimensions qui parle de nos combats présents. Il l’est sans vaine rhétorique, sans discours militant. Les situations y sont intelligemment exposées. Et aboutissent à ce constat : apprenons-nous à mieux nous connaître, à mieux nous aimer hors des étiquetages et des classements en tous genres, des préjugés sociaux communément répandus. La « mélancolie » du film est néanmoins indéniable : le film se situe en 1950 dans l’État du Connecticut. Ni Cathleen (Julianne Moore), ni Raymond (Dennis Haysbert), ni Frank Whitaker (Dennis Quaid) ne pourront accomplir pleinement leur émancipation : prisonniers certes, mais conscients désormais, de la cruauté des conditions sociales de leur époque. Nous sommes encore loin du Paradis. Si nous l’évoquons, quand même, c’est qu’on peut s’en approcher et qu’il en existera, un jour, je l’espère, un avant-goût. L’optimisme de l’idéal et le pessimisme de la raison, n’est-ce pas ?

Le 5/11/2022

MiSha

 


Far from Heaven (Loin du paradis).  États-Unis, 2002. 107 minutes. Réalisation et scénario : Todd Haynes. Photographie : Edward Lachman. Montage : James Lyons. Musique : Elmer Bernstein. Décors : Mark Friedberg. Costumes : Sandy Powell. Direction artistique : Peter Rogness. Production : Focus Features, Vulcan Production, Killer Films - Christine Vachon, Jody Allen. Producteurs délégués : Steven Soderbergh, George Clooney. Interprétation : Julianne Moore (Cathleen Whitaker), Dennis Haysbert (Raymond Deagan), Dennis Quaid (Frank Whitaker), Patricia Jackson (Eleanor), Viola Davis (Sybil). Sortie : 1/O9/2002.