Ascenseur pour l'échafaud (Louis Malle, 1958)


• « Derrière toutes ses joies et ces leçons qu’il nous prodigue, n’oublions pas qu’il y a un homme. Les passions, la souffrance, la curiosité vorace d’un homme. »

(Pierre Billard, Louis Malle, le rebelle solitaire, Plon)


 

Lyon.

Rétrospective Louis Malle
Au Cinéma Lumière à partir du mercredi 9 novembre 2022


 

Ascenseur pour l’échafaud (1958)

 

« Ascenseur pour l’échafaud » ou le récit d’un cercle se refermant sur deux personnages. Un cercle tracé selon une précision diabolique.  Julien (Maurice Ronet) est piégé dans l’ascenseur d’un immeuble irrévocablement déserté où chaque bruit crée une angoisse aggravée. À l’extérieur, Florence (Jeanne Moreau), désemparée, erre dans un Paris nocturne et piaillard. Ses pensées s’égarent. La voix off, la sienne, traduit son malaise et hypnotise tout autant. Mais, Louis Malle n’oublie jamais la vie qui court, la ruche bourdonnante qu’est Paris. Le drame de Julien, celui de Florence, le drame des amants confondus, c’est leur histoire, pas l’histoire qui continue, la tragédie se tient là. « Ascenseur pour l’échafaud » c’est également le raffinement des plans – ceux de l’opérateur Henri Decae qui illumine la silhouette de Jeanne Moreau grâce aux seuls reflets des vitrines. Il y a enfin, et surtout, l’hypnotique trompette de Miles Davis. La première fiction de Louis Malle, alors âgé de 26 ans, fut un coup d’essai de première grandeur dans un cinéma français menacé d’essoufflement.

MS

 

 

▪ « Cette histoire policière n’est pas pour lui (Louis Malle) un point d’arrivée […], mais c’est un point de départ, un tremplin. Plus que le scénario lui-même, ce qui compte ici c’est une vision nouvelle, personnelle, actuelle du monde. Le Paris que l’on voit dans le film (celui du monde des affaires aussi bien que celui des petites chambres de bonne) ignore délibérément tous les poncifs. […]

        Ses personnages sont exactement de notre époque, de 1957 ; ils sont campés de telle façon qu’ils évoquent, en quelques gestes ou en quelques répliques, les problèmes importants de notre époque : le richissime trafiquant d’armes qui s’intéresse aux pétroles du Sahara (« la guerre d’Indochine vous a rapporté combien de milliards ? Et maintenant l’Algérie, combien ? »), lui demande son « homme de confiance » avant de l’assassiner) ; l’ancien capitaine de parachutistes qui prépare froidement la mort du mari de sa maîtresse ; le jeune livreur qui vole la grosse bagnole et qui, à force de jouer les durs, va devenir bêtement un assassin ; sa petite amie la fleuriste qui veut mourir au gardénal avec lui, parce que « ça se fait » dans les romans qu’elle a lus, et pourtant elle regrette de ne pas voir sa photo à la première page des journaux ; le riche touriste allemand qui fait alterner ses souvenirs d’officier nazi de l’armée Rommel, de la Légion étrangère d’Indochine, avec les citations de Goethe au clair de lune, et qui a acquis pendant l’Occupation une connaissance précise des crus de champagne… Et tous les personnages de second plan s’imposent à nous avec la même force : du substitut du procureur faisant la roue devant les journalistes au commissaire de police arrogant, puis plat comme une limande devant la femme riche prise dans la rafle avec les prostituées…

(Armand Monjo, « L’Humanité », 28 janvier 1958)

 


 

Louis MALLE nous dit :

 

« La première semaine, il y a eu une émeute parmi les techniciens du labo, quand ils ont vu les rushes. Ils sont allés trouver le producteur et lui ont dit : « Il faut empêcher Malle et Decae de détruire Jeanne Moreau. » Ils étaient horrifiés. Mais quand « Ascenseur pour l’échafaud » est sorti, les qualités intrinsèques de Jeanne Moreau sont apparues : elle pouvait être presque laide et puis, dix secondes après, elle tournait la tête et devenait d’une incroyable beauté. Mais elle était elle-même. […] »

 

« Je me rends compte maintenant, quand je revois « Ascenseur pour l’échafaud » que j’ai réussi à injecter – parce que nous avions l’intrigue, mais l’intrigue était une sorte de squelette – un certain nombre de thèmes qui, sans doute inconsciemment, me tenaient assez à cœur pour revenir par la suite dans mes films. Mais je voulais aussi faire un bon polar. Le plus drôle, c’est que j’étais vraiment tiraillé entre ma prodigieuse admiration pour Bresson et la tentation de faire un film à la Hitchcock. Il y a donc dans « Ascenseur… » un balancement entre l’un et l’autre. Dans de nombreuses scènes, surtout à l’intérieur de l’ascenseur, je prenais modèle sur Bresson. »

 

(In : Conversations avec… Louis Malle, Philip French, Éditions Denoël, 1993).

 

 


  • Ascenseur pour l'échafaud. France, 1958. Noir et blanc, 91 minutes. Réalisation : Louis Malle. Scénario et dialogues : L. Malle, Roger Nimier d'après le roman de Noël Calef (L'Ascenseur pour l'échafaud). Production : Nouvelles Éditions de Films - Jean Thuillier.  Photographie : Henri Decae assisté de Jean Rabier. Montage : Jean Trubert. Direction artistique : Rino Mondellini, Jean Mandaroux. Musique : Miles Davis. Son : Raymond Gauguier. Assistants réalisateurs : Alain Cavalier, François Leterrier. Conseiller technique : Jean-Paul Sassy. Interprétation : Maurice Ronet (Julien Tavernier), Jeanne Moreau (Florence Carala), Georges Poujouly (Louis), Yori Bertin (Véronique), Lino Ventura (l'inspecteur Cherrier), Ivan Petrovitch (Horst Bencker), Elga Andersen (Frau Bencker), Jean Wall (Simon Carala), Félix Marten, Charles Denner, Jean-Claude Brialy. Tournage : 23 septembre au 15 novembre 1957. Sortie en France : 29 janvier 1958. Prix Louis-Delluc 1957. Grand Prix du disque de l'Académie Charles-Cros pour la bande originale (Miles Davis). 

 


 

 

Jeanne Moreau

Ascenseur pour l'échafaud. Maurice Ronet, Lino Ventura.