Les Amants (1958)



 

☼ Louis Malle (1932-1995)


 

▪ Lyon.

Rétrospective à partir du 9 novembre 2022.

 


 

Les Amants (1958)

 

Liminaire

Dijon (Côte-d’Or). Jeanne Tournier (Jeanne Moreau), épouse du riche propriétaire du journal Le Moniteur de Bourgogne et mère d’une fillette, se divertit du mieux qu'elle peut en se rendant ponctuellement à Paris. Elle séjourne chez son amie Maggy (Judith Magre). Là, elle y retrouve un amant, Raoul, brillant joueur de polo (José Luis de Villalonga). Un jour qu’elle rentre de Paris vers Dijon, et, alors que Maggy et Raoul y sont précisément invités par M. Tournier, sa Peugeot décapotable tombe en panne en rase campagne. Un jeune archéologue Bernard Dubois-Lambert (Jean-Marc Bory) lui porte secours en l’invitant à monter dans sa Citroën 2 CV. Bernard doit faire pourtant halte à Montbard chez un de ses anciens professeurs. Il est très tard lorsqu’ils arrivent dans la superbe demeure des Tournier. Du coup, Bernard est hébergé chez eux pour la nuit…

 

Henry Chapier s’exprime :

 

« […]  Je tiens Les Amants pour l’un des films les plus moraux de cette époque qui se veut affranchie des « tabous » du sexe, mais qui ne manifeste son indépendance que par la grivoiserie, et une attitude de « pornographie amateur ».

[…] Dans Les Amants, Louis Malle n’a livré que les premières notes de son hymne à l’amour. Dans le film dont il rêve, et qu’il fera sans doute un jour, les amants seront seul à seul : rien n’est plus merveilleux – m’a dit Louis Malle – que l’histoire d’un tel affrontement qui connaît successivement des phases d’abandon et de conquête, mais qui, en réalité, s’éloigne si souvent de l’image d’un Eden affectif…

En attendant que se réalise son projet, n’oublions pas le caractère d’élégie des Amants. Mais « la première nuit d’amour » (François Truffaut), sorte de manifeste esthétique du jeune cinéma, ne constitue pas l’essentiel du film. À la promenade nocturne en forêt dont le ton et le style ont souvent fait penser, par la suite, à L’Année dernière à Marienbad, je préfère le début du film, moins romantique, mais plus fidèle à l’esthétique de Malle.

Dès l’ouverture, c’est, en effet, un film de contestation, une œuvre qui libère. Une indication précieuse : au générique, la Carte du Tendre. Cette référence au XVIIe siècle n’est pas une coquetterie littéraire de Malle, ni de Louise de Vilmorin. Elle a un sens. Qu’on se rappelle les romans galants de l’époque, et les lettres de Mlle de Scudéry. Pour les contemporains du XVIIe siècle, l’amour était un acte libre parfois à la limite de l’héroïsme. Ce n’était pas le mariage, ni les institutions bourgeoises qui constituaient à l’époque une barrière entre les amants, mais plutôt l’observance de certains rites magiques (une sorte « d’apprivoisement » de l’autre, étape par étape), et aussi un respect de soi (les exemples ne manquent pas et se multiplient jusqu’au milieu du XVIIIe siècle avec la présidente Tourvel, symbole même de la pureté triomphante).

La mutation qui s’est accomplie depuis a seulement en apparence dépoétisé l’amour. Mais cette apparence a ceci de dangereux qu’elle peut dissimuler pour toute une vie à un être sensible cette Carte du Tendre, dont il devine l’existence, mais qu’il ne sait plus déchiffrer. Dans Les Amants, la révélation, pour Jeanne, c’est un peu la découverte de cette Carte du Tendre dont elle ne connaissait pas le maniement. La métamorphose de l’héroïne qui s’éveille à l’amour et comprend combien elle a été abusée par l’image « sociale » de l’idylle, c’est non seulement un morceau de bravoure d’un metteur en scène féru de psychologie, mais encore une grande leçon de sincérité.

Les coups d’épingle lancés à l’adresse d’une certaine bourgeoisie dans Ascenseur pour l’échafaud se précisent dans ce deuxième film où la liberté d’aimer devient un acte de révolte, une véritable rupture de ban. Avec Les Amants, on retrouve les deux constantes de l’œuvre de Malle : la contestation (qui s’exprime par la peinture acide d’un certain milieu oppresseur de l’instinct) et le sentiment de progression, dans la mesure où l’héroïne se trouve confrontée beaucoup plus que dans Ascenseur pour l’échafaud avec sa propre vérité. […] »

 

 [H. Chapier : Louis Malle, Cinéma d’aujourd’hui, Éditions Seghers, 1964.]

 

 

Louis Malle s’explique :

 

Q : Venons-en aux Amants ; c’est presque comme si vous aviez voulu faire en tout le contraire d’Ascenseur pour l’échafaud. Stylistiquement, le film est éclairé de façon classique : il y a de longues prises, des compositions élaborées, mais faites par le même opérateur. Vous êtes passé du jazz à Brahms, avec le Sextuor n°1. Vous avez également renversé la situation de l’héroïne : le personnage de Jeanne Moreau se conduit de façon très similaire, elle commet un adultère, quitte son mari, mais elle est récompensée par la perspective d’un bonheur possible. C’est aussi un film très chaleureux, un film sensuel, érotique, alors que l’autre était très glacé.

L. M. : C’est en partie à cause de l’accueil si favorable fait à Ascenseur pour l’échafaud – par exemple les critiques français m’avaient décerné le prix Louis-Delluc, ce que je n’attendais pas du tout – et à son succès commercial. Je pouvais donc faire ce que j’avais envie de faire. J’ai alors décidé de me lancer dans quelque chose de plus personnel […]. Je voulais aussi continuer à travailler avec Jeanne Moreau. J’avais découvert une nouvelle du XVIIIe siècle, écrite par Vivant Denon, un contemporain de Choderlos de Laclos, un homme qui était écrivain par accident. […] C’est l’un de ces nombreux contes libertins écrits avant la Révolution, mais avec une différence. Il s’agit d’une femme mariée, une comtesse qui mène une existence ennuyeuse et désabusée dans un château de province. Et, un soir, elle a un coup de foudre. C’est très romantique, très en avance sur son temps. Cela s’appelle Point de lendemain.    

J’avais montré ce texte d’une trentaine de pages à Louise de Vilmorin. J’avais envie de travailler avec elle, parce que j’aimais ses romans et que je trouvais aussi que Madame de… que Max Ophuls avait porté à l’écran était un film merveilleux. […] Je lui ai donné le livre, une magnifique petite édition de l’époque, que mon frère m’avait offerte. Je lui ai dit : « Lisez-le, s’il vous plaît, et dites-moi si vous aimeriez en tirer une adaptation moderne.

 

Q : C’était une femme très distinguée, une grande dame, n’est-ce pas ? Votre démarche pour prendre contact avec elle, alors que vous étiez un jeune cinéaste, ressemblait à la façon dont vous aviez approché Miles Davis.

L.M. : Sauf que j’avais rencontré Louise de Vilmorin par Jeanne Moreau. Nous nous sommes mis au travail avec une incroyable rapidité. […] Si cette histoire m’avait tant intéressé, c’est aussi parce qu’elle me rappelait un scandale qui s’était produit dans mon entourage. […] Une passion instantanée, mais qui n’avait pas eu une fin heureuse. […] je me sentais très concerné par cette histoire. Bien sûr, j’avais en tête une dénonciation de l’hypocrisie bourgeoise : les femmes sont supposées être de parfaites épouses, de bonnes mères et s’en tenir là. J’ai travaillé avec Louise, en la poussant à écrire des choses qu’elle n’avait peut-être pas envie d’écrire. Je n’avais pas l’intention de faire un film qu’on trouverait érotique et scandaleux. Or, c’est ce qui s’est produit. Il était indispensable de comprendre pourquoi cette femme avait décidé de changer complètement sa vie, comment elle découvrait en une seule nuit des choses dont elle ne soupçonnait même pas l’existence : le côté physique de l’amour. Et cela survenait par hasard. Comme c’est souvent le cas, dans mes premiers films, le traitement stylistique se définissait presque en opposition au film précédent. Je n’étais pas entièrement satisfait d’Ascenseur… et d’une certaine façon en faisant Les Amants, j’avais l’impression d’être bien davantage moi-même. […]

Curieusement, j’ai pourtant compris plus tard qu’Ascenseur… était peut-être plus proche de moi que Les Amants qui était pourtant un film terriblement sincère. Je l’étais dans le choix du sujet et la façon dont je critiquais mon propre milieu ; le thème et les personnages me tenaient à cœur, mais j’en étais arrivé à m’exprimer dans un style qui, me semble-t-il, me correspondait peu. Je m’en suis rendu compte au montage. […]

Les Amants a été un phénomène. Le film a été projeté dans le monde entier, et il a fait partout scandale […] Pendant six mois, après la sortie du film, je me suis caché. Je faisais des repérages pour un film que je n’ai jamais tourné. J’ai toujours été très critiqué pour Les Amants […]

 

[Ph. French : Conversations avec Louis Malle, Denoël, 1993]

 


 

Les Amants. France, 1958. 88 minutes, Noir et blanc. Réalisation : Louis Malle. Scénario et dialogues :  L. Malle et Louise de Vilmorin (libre adaptation de Point de lendemain de Dominique Vivant Denon). Assistants réalisateurs : François Leterrier et Alain Cavalier.  Photographie : Henri Decae. Montage : Leonide Azar. Direction artistique : Bernard Evein, Jacques Saulnier. Son : Pierre Bertrand. Musique : Sextuor n° 1 de Johannes Brahms. Production : Jean Thuillier – Nouvelles Éditions de Films. Interprétation : Jeanne Moreau (Jeanne Tournier), Alain Cuny (Henri Tournier), Jean-Marc Bory (Bernard), Judith Magre (Maggy Thiébaut Leroy), José Luis de Villalonga (Raoul), Gaston Modot, Michèle Girardon, Claude Mansart, Georgette Lobbe, Patricia Garcin. Sortie en France : 5 novembre 1958. Prix spécial du Jury du Festival de Venise 1958.

 


 

« Du conte libertin à l'aventure amoureuse », par Alain Sebbah, maître de conférences. Le récit de Vivant Denon et le film de Louis Malle.