Le Christ s'est arrêté à Eboli (1979)

Gian Maria Volonté



 

 

Cristo si è fermato a Eboli 

Carlo Levi - Francesco Rosi (1945 – 1979)

 


 

Relégué (confinato) dans l’extrême sud, à Gagliano (Aliano) en Lucanie, dans l’actuelle région de la Basilicate, entre août 1935 et juillet 1936, le peintre et médecin turinois Carlo Levi (1902-1975) est totalement bouleversé par la réalité qu’il y découvre. Le régime fasciste qu’il combat sans ambiguïté engendre une situation doublement paradoxale :  Carlo Levi explore comme jamais la tragique disproportion italienne. Face à l’intensité de ce schisme, il éprouve alors l’urgent besoin de témoigner. Cristo si è fermato a Eboli est indéniablement un livre de pure circonstance. Et, pour ces raisons-là, il n'est pas exactement un roman, plutôt un journal de voyage. Soyons clairs néanmoins : un écrivain naît à cet instant-là et son récit nous entretiendra d’un monde ignoré jusque-là. Exilé en France, Levi retrouve son pays en 1941. Il est arrêté au printemps 1943. La destitution du Duce, le 25 juillet, lui vaut d’être libéré. Dans une Florence sous occupation, il s’isole du fracas de la guerre, et, reprenant ses observations notées entre Matera, Grassano et Aliano, achève son roman qu’il va nommer Il Cristo si è fermato a Eboli. « Sans doute fallut-il, écrit Daniel Fabre, que la solitude du prisonnier puis de l’écrivain, préservé du halètement ambiant de la guerre, vint répéter comme un remords cette parenthèse de sa vie pour que s’impose le désir de donner sens à cette plongée ancienne dont il n’avait ramené que des tableaux immobiles – visages d’enfants et de femmes, paysans désolés… […] »

Carlo Levi débute son roman ainsi : « Plusieurs années se sont écoulées, chargées de guerre et de ce qu’on appelle histoire. Ballotté çà et là par le hasard, je n’ai pu, jusqu’à présent, tenir la promesse que j’avais faite, en les quittant, à mes paysans, de revenir parmi eux, et je ne sais si je pourrai jamais le faire. Enfermé dans une pièce, monde clos, il m’est pourtant agréable de retourner en souvenir dans cet autre monde que resserrent la douceur et les coutumes, ce monde en marge de l’histoire et de l’État, éternellement passif, cette terre sans consolation ni douceur, où le paysan vit, dans la misère et l’éloignement, sa vie immobile sur un sol aride, en face de la mort. » Ce sont ces phrases que récite en voix off Gian Maria Volonté dans le pré-générique du film de Francesco Rosi (voir plus bas). L'écrivain reprend ensuite le proverbe de ces contadini dimenticati : « Non siamo cristiani. Cristo si è fermato a Eboli

 

L’ouvrage de Carlo Levi et, dès sa parution dans l’immédiat après-guerre, marqua beaucoup les esprits en Italie. Francesco Rosi, originaire de Naples et qui avait participé à l’élaboration de La Terre tremble de Luchino Visconti, en avait été durablement impressionné. Sur le tournage du Christ s’est arrêté à Eboli, en avril 1978 à Craco, dans la province de Matera, le réalisateur italien confiait alors : « Il y a quinze ans déjà, tout de suite après Salvatore Giuliano, j’avais voulu en tirer un film. Levi était venu me voir à Montelepre [Ndlr : Commune natale du bandit Salvatore Giuliano, sise dans la province de Palerme en Sicile] pendant le tournage. Il a beaucoup aimé Salvatore Giuliano et il voulait me confier son livre car il pensait que je pouvais rendre le climat et le rapport délicat entre le protagoniste et la matière même du livre. »  La chose ne se fit pas. Il en sera autrement quinze ans plus tard… Il fallait cependant l’envisager selon une optique différente. Les choses avaient changé ici. À l’époque, affirmait Rosi, « je l’aurais représenté dans une perspective proche du néoréalisme ». « J’aurais été davantage impressionné par la misère, les maladies, l’arriération des paysans d’une région sous-développée et abandonnée de tous. À présent, il n’est plus uniquement question de ces problèmes, mais surtout de la marginalisation », poursuivait-il. Le réalisateur expliquait aussi ceci : « Selon moi, le livre c’est la rencontre fortuite d’un intellectuel du Nord […] et d’une région que l’État considérait comme tellement arriérée qu’il y envoyait en exil, pour les punir, les opposants au régime. C’est ce qui advient à Carlo (joué par Gian Maria Volonté) et, à cette occasion, il rencontre une culture, des conditions d’existence si radicalement différentes des siennes qu’il lui est possible d’effectuer un voyage dans sa propre conscience. »

Or, la question méridionale demeurait et le demeure encore. Il ne suffisait plus de l’envisager sous un angle purement réaliste. Avec ce film, Rosi opère un tournant important dans son opus. Il déclarait :

« Je veux faire une œuvre anthropologique. Qui aide à réfléchir et propose avec humilité mais sans modestie de remettre en question certains problèmes. Beaucoup de choses ont changé dans le Sud. Il n’y a plus la malaria, ni le trachome. Ce pays n’est plus isolé physiquement, mais il existe peut-être une marginalisation plus cruelle dans la mesure où le Sud de l’Italie a subi, à la façon d’un trauma, l’irruption d’une civilisation consumériste, sans qu’elle soit accompagnée d’une évolution parallèle des autres formes de la vie. Le Sud est vidé de sa main-d’œuvre. À l’époque de Carlo Levi, les hommes partaient travailler en Amérique, mais en moins grand nombre qu’ils ne vont aujourd’hui dans le Nord de l’Italie, en Suisse et en Allemagne. Des villages qui comptaient trois mille habitants voici dix ans comme Guardia Perticara, en ont douze cents à présent [Ndlr : Le dépeuplement s'est accéléré. Beau village situé dans le Val d'Agri, dans la province de Potenza, à 750 m d'altitude, au passé très ancien, Guardia Perticara abrite aujourd'hui environ 500 habitants]. Les jeunes refusent de travailler la terre, car ils sont diplômés et ils s’estiment dévalorisés s’ils font la récolte. Les villes du Nord ont de fait doublé leur population mais ces arrivants ne se sont pas intégrés et ont conservé leurs liens avec le Sud. On peut parler d’un véritable génocide culturel. »

La tentation fut donc grande de transposer l’œuvre de Levi au présent. C’était néanmoins en diminuer la beauté intrinsèque, en trahir le caractère de révélation fondamentale. Rosi a justement préféré adapter le récit tel qu’il est, mais avec la sensibilité d’un homme de son époque, homme du Mezzogiorno confronté aux problèmes cruciaux de ces régions. Aussi, cherche-t-il à éviter le piège du pittoresque. Il se laisse moins impressionné aussi par des éléments archaïques et irrationnels proprement locaux qui ont fasciné l’intellectuel du Nord qu’est Carlo Levi. Le cinéaste atténue, de surcroît, les ferments de rébellion extériorisés par l'écrivain. Ici et, plus tard dans son œuvre, Carlo Levi ne cessera d'exprimer son refus d'une société occidentale au temps artificiel et mesuré. On entend Gian Maria Volonté-Carlo Levi dire à sa sa sœur Luisa (Lea Massari) : « Je me sens chez moi ici. » Au fond, la « punition » n'en serait peut-être pas une ; mieux même, elle pourrait revêtir une justification morale, au-delà des aléas de la politique conjoncturelle. Francesco Rosi, quant à lui, décrit cette région telle qu'elle est maintenant en vérité : non uniquement, entre autres choses, « une terre d'argile, de poussière et d'aridité, mais également une nature splendide, éclatante, verte, avec les restes de forêts merveilleuses qui jadis recouvraient complètement la Lucanie. » (F. Rosi) Le cinéaste déplace le centre de gravité de l’œuvre : il est davantage attentif aux phénomènes culturels et économiques dans une problématique plus contemporaine. « Dans cette perspective, la structure du film devient une espèce de construction en miroir où le commentaire n’est plus unique, mais se dédouble : Levi découvre la Lucanie, ses villages, ses habitants, leur mode de vie, il décrit, il commente ; Rosi met en scène cette description, ce commentaire, et, en même temps, devenant à son tour un homme qui en regarde un autre, il introduit sa propre description, son propre commentaire, sa propre vision des choses. On en arrive ainsi à l’idée, paradoxale seulement en apparence, que Le Christ s’est arrêté à Eboli est peut-être le film le plus personnel du cinéaste, le film dans lequel passe tout le poids d’une approche de plus de vingt ans du Sud et de ses problèmes », écrit Jean A. Gili.   Pour ces raisons, Cristo si è fermato a Eboli relu et transposé par Francesco Rosi garde toute sa force poétique singulière et sa capacité prémonitoire.

 

MS 


 

Le Christ s’est arrêté à Eboli (Cristo si è fermato a Eboli). Italie, France, 1979. 151 minutes, Technicolor. Réalisation : Francesco Rosi. Sujet et scénario : F. Rosi, Tonino Guerra, Raffaele La Capria d’après l’œuvre éponyme de Carlo Levi (Einaudi, 1945). Photographie : Pasqualino De Santis. Décors : Andrea Crisanti. Costumes : Enrico Sabbatini. Musique : Piero Piccioni. Son : Mario Bramonti. Montage : Ruggero Mastroianni. Production : Franco Cristaldi et Nicola Carraro pour RAS TV (Rome), Vides Cinematografica (Rome), Action Films (Paris), Gaumont (Paris). Tournage à Matera, Craco, Aliano et Rome. Interprétation : Gian Maria Volonté (Carlo Levi), Paolo Bonacelli (le podestat), Alain Cuny (Baron Rotunno), Lea Massari (Luisa Levi), Irene Papas (Giulia), François Simon (Don Trajella), Luigi Infantino (‘Faccia Lorda’ le chauffeur). Sortie en Italie : 23 février 1979. Sortie en France : 7 mai 1980.

 


 

  • Citations extraites des revues Positif n° 215, février 1979 (Entretiens Rosi avec Michel Ciment et Tonino Guerra avec Aldo Tassone) et Écran 79 n° 83, septembre 1979. 
  • Carlo LEVI, Le Christ s'est arrêté à Éboli, Giulio Einaudi, 1945 - Traduction française : Jeanne Modigliani pour Gallimard, 1948.
  • Daniel Fabre, Carlo Levi au pays du temps, L'Homme, 1990, tome 30, n° 114.

Cristo si è fermato a Eboli. L'archiprêtre Don Trajella (François Simon) et Carlo Levi (Gian Maria Volonté). Les enfants jettent une pluie de pierres sur le curé. « Excommuniés ! Ce pays n'a même plus la grâce du Seigneur. Ils viennent à l'église pour jouer. Heureusement. Sinon, personne ne viendrait. La messe je la dis pour les bancs. Ils ne sont même pas baptisés. C'est un pays de bêtes, pas de chrétiens ! », hurle Don Trajella.

La région de la Basilicate, anciennement Lucanie - nom officiel porté de 1932 à 1947 - Elle comprend deux provinces : Matera et Potenza. Les communes où a séjourné Levi - Aliano et Grassano - sont soulignées.

Tonino Guerra, scénariste, à propos de « Cristo è fermato... » : « Les scènes qu'il faudrait citer seraient trop nombreuses. J'en décrirai une seule. Derrière son chevalet, Volonté, avec une paire de lunettes attachées par un petit cordon, que de temps en temps il laisse tomber, pendre à son cou, est en train d'observer deux pommes sur une planche à côté de deux vases. Il est clair qu'il est en train d'étudier une nature morte. Dans la même pièce, marche la bonne avec l'enfant. À un certain moment, l'enfant s'arrête et commence à gribouiller sur une feuille. Volonté abandonne son chevalet et se met à disposer différemment les objets réels de la nature morte. Il va jeter un coup d'oeil sur l'enfant qui le regarde sans comprendre pourquoi le peintre s'intéresse à lui. À ce moment-là, ils échangent un long regard où l'on comprend que Volonté-Levi vient de décider qu'il vaut mieux saisir le portrait du bambin plutôt que de peindre la nature morte. L'enfant, décontenancé par ce regard, prend peur et pleure. C'est magnifique ! »

Pré-générique de « Cristo si è fermato ...». Gian Maria Volonté récite en voix off le premier paragraphe du livre de Carlo Levi. On voit à l'écran les tableaux peints par l'artiste lors de son séjour en Lucanie.